Angers à travers ses doléances

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi Conservateur des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 121, février 1989

Branle-bas de combat dans les corporations angevines, à partir du 14 février 1789. Il s'agit d'élire les représentants à l'assemblée du tiers de la ville et de rédiger les cahiers de doléances. Les plus intéressants révèlent les aspirations… et les langueurs de la province.

Partout en France, l'annonce de la convocation des États généraux par le roi, le 8 août 1788, suscite de nombreux débats. Ils portent notamment sur la composition de l'assemblée (doublement du tiers) et le mode d'expression des votes (par tête ou par ordre). En Anjou, Volney donne le ton en lançant une brochure intitulée Des conditions nécessaires à la légalité des États généraux, déclenchant une bataille rangée de libelles entre le parti aristocratique mené par Walsh-Serrant, avec le concours de la plume de son secrétaire Victor Bodi, et le parti "bourgeois" derrière les frères Delaunay, Milscent, Bardoul et Brevet de Beaujour. A la fin de 1788, l'activité politique est presque aussi intense qu'à Paris.

Le 14 février 1789, la Ville reçoit les lettres royales, datées du 24 janvier, portant convocation et règlement électoral pour les États généraux : "Le roi, disaient-elles, a voulu que ses sujets fussent tous appelés à concourir aux élections des députés qui doivent former cette grande et solennelle assemblée ; Sa Majesté a désiré que des extrémités de son royaume et des habitations les moins connues, chacun fût assuré de faire parvenir jusqu'à elle ses voeux et réclamations (…)". Lues et publiées "à son de trompe et cri public dans tous les carrefours", imprimées et affichées, ces lettres ouvrent la campagne électorale.

La convocation des assemblées

Le jour même et par mandement, la municipalité avertit "touttes les compagnies, corps et communautés de cette ville de s'assembler par corporation, à l'effet de quoy les sindics et autres officiers principaux desdittes communautés, corps et compagnies, convoqueront une assemblée générale de tous les membres de leur corporation pour nommer des députés, sçavoir les corporations d'arts et métiers, un député à raison de cent individus et au-dessous, présent à l'assemblée ; deux au-dessus de cent ; trois au-dessus de deux cents et ainsi de suite (…)".

Le système électoral adopté est un suffrage indirect à trois degrés : assemblée des corporations et, à l'hôtel de ville, des habitants n'appartenant à aucune communauté ; puis, assemblée du Tiers de la ville, le 2 mars, et enfin, après réunion avec les paroisses rurales de la sénéchaussée d'Angers, assemblée du tiers état d'Anjou des 19-21 mars, pour nommer huit députés aux États généraux.

La représentation n'est pas la même pour tous : les corporations d'arts libéraux et celles des négociants ont quatre représentants pour cent personnes, soit le double des corporations d'arts et métiers. De plus, seuls sont admis à voter les citoyens de plus de 25 ans acquittant l'impôt. Ainsi, les pauvres et les domestiques, nombreux à l'époque, ne s'expriment pas. Ni, bien sûr, les femmes…

A chaque niveau, on rédige des cahiers de doléances (conservés aux Arch. mun., AA 25). Pour Angers, les cahiers de base sont rédigés entre le 18 février et le 1er mars. La corporation des cartiers est la première à se réunir. Suivent les consuls, les officiers de police, les bouchers… Seules, sept corporations ne répondent pas à la convocation.

Une vingtaine de cahiers sont originaux. Les autres se copient mutuellement et reprennent en leitmotiv les mêmes thèmes : constitution limitant l'absolutisme royal, réforme de la fiscalité, de la justice, des poids et mesures, abolition des privilèges… Quelques-uns sont très courts : les imprimeurs-libraires n'ont pas même pris la peine d'en rédiger un, adoptant purement et simplement celui qu'ils impriment pour les consuls.

La communauté des imprimeurs-libraires d'Angers, assemblée après avoir pris lecture du présent cahier des plaintes, remontrances et doléances de la juridiction consulaire de ladite ville dont les intérêts sont à peu près les mêmes, déclare en adopter tous les articles, qui chacun en particulier lui ont paru tendre essentiellement aux progrès du commerce et au bien général de la province. Ajoute néanmoins ladite communauté qu'il importe à l'avantage des connaissance humaines de délivrer l'imprimerie des entraves qui la gênent et du fardeau qui l'écrase, en déchargeant le papier de l'impôt aussi ruineaux qu'embarrassant pour celui qui le paie.

Relevons dans ces cahiers les passages caractéristiques de la ville angevine à la fin de l'Ancien Régime.

Soixante-cinq cahiers de doléances ont été rédigés à Angers en février-mars 1789. Ils nous sont parvenus dans leur intégralité et sont conservés aux archives municipales (AA 25). Deux d'entre eux sont imprimés, les autres manuscrits. Ci-contre, le cahier du Tiers de la ville, 12 pages in folio, comporte 28 articles. Il est daté du 7 mars 1789. On y reconnaît les signatures de Claveau (le maire), Delarévellière, Choudieu fils, Bardou, Delaunay, Delaunay jeune, Mame, etc.

Un commerce sommeillant entre les péages

La réforme de l'administration municipale, trop bridée par Monsieur, frère du roi, qui a reçu l'Anjou en apanage, est partout réclamée : "Les municipalités des villes seront seulement composées d'un maire, quatre échevins, un procureur du roy et un secrétaire-trésorier. Les officiers municipaux seront élus par la commune. Leurs pouvoirs seront réglés par les États provinciaux (…). Les comptes de leur administration seront chaque année rendus publics par la voye d'impression. Les charges municipalles ne seront sujettes à aucunes finances et n'auront aucuns émolumens ny privilèges directs, ni indirects" (cahier du tiers état de la ville d'Angers).

Le développement d'un commerce un peu sommeillant est jugé tout aussi urgent : le cahier des consuls, le plus précis à cet égard, se plaint que la ville "qui, par sa situation, devrait jouir d'un commerce florissant et vaste, se trouve réduite à un commerce languissant et borné, et cela uniquement par les institutions vicieuses et les entraves multipliées qui tiennent au régime actuel (…). Toutes les routes et rivières sont surchargées de barrières et de douanes qui arrêtent à chaque pas la circulation des denrées (…). De Saumur à Ingrande, dans un espace de moins de vingt lieues, l'on compte plus de trente droits et péages, tant royaux que seigneuriaux".

Le moyen de ranimer le commerce était donc de supprimer tous ces droits abusifs, d'abolir aussi "ceux des portes de la ville connus sous le nom de cloison, prévôté, octrois, etc." (marchands drapiers). Et les cahiers ne se font pas faute d'accuser "une autre cause d'allanguissement" de la ville : "la multitude infinie de bénéfices simples, canonicats, prébendes, etc., dont abonde la ville d'Angers, lesquels offrant à la jeunesse l'espoir d'une fortune commode et facile, la détourne de travaux utiles pour de vaines études et multiplient, au détriment de l'État et des moeurs, d'oiseux célibataires" (marchands drapiers).

En même temps, les consuls réclament des travaux pour "rendre plus exploitables les routes et les rivières, qu'en particulier l'on rende plus navigable la Mayenne, en y construisant des écluses au lieu des portes actuelles qui sont si périlleuses et si incommodes qu'il ne se passe point d'années sans accident, et qu'au lieu de deux jours qu'il faudrait pour se rendre à Laval, l'on en emploie au moins quinze". Ces aménagements, font-ils valoir, "ouvriraient la communication avec un pays couvert de bois, denrée dont manque la ville d'Angers".

Cahier de doléances des consuls d'Angers. Arch. mun. Angers, AA 25.

Du bois, des quais, des casernes…

Or, beaucoup de cahiers insistent précisément sur le manque de bois et demandent "une nouvelle ordonnance pour l'exécution des abats de semis des bois très négligés, la pluspart soit de forêts, futayes ou taillis sont abattus et déracinés sans que les propriétaires pensent à rien replanter pour les remplacer, les eaux et forêts n'y tenant point la main, ce qui fait que sous dix ans nous touchons à une disette généralle de bois de toute espèce en cette province" (voituriers par eau).

C'est à l'occasion des articles consacrés au commerce que l'on formule quelques rares doléances ayant trait à l'urbanisme de la ville : les voituriers par eau réclament, en effet, "la construction la plus prompte des quays depuis si longtems projetés dans la ville d'Angers, pour l'avantage du commerce, entr'autre en premier lieu l'ouverture du bas boulevard du château pour communication du port de la Basse-Chaîne à celui du port Ligny, reconnu de première nécessité et très avantageux". De même, la construction d'une bourse du commerce est souhaitée "pour la facilité et réunion des négotiants tant de la ville que des étrangers".

Des projets agités depuis plusieurs décennies, comme la construction de casernes et d'un hôpital d'enfants trouvés, apparaissent en écho dans les cahiers :

"L'on désire que, dans chaque capitale de province, il y ait un hôpital pour les enfants trouvés où il sera libre à toutes personnes de les apporter sans aucune crainte. L'on voudroit pour cet établissement qu'il fût pris une communauté de religieux quelconque (…)" (cartiers, cartonniers, dominotiers et papetiers).

Quant aux casernes, elles étaient depuis longtemps indispensables, le logement des gens de guerre étant soumis à des abus fâcheux : selon les marchands drapiers, "les pauvres artisans se trouvent chargés de deux soldats à qui il faut céder leur propre lit, tandis que les riches bourgeois ne paient pas même une étape à l'auberge".

On s'aperçoit aussi que les corporations manifestent l'envie de se libérer du faste coûteux des traditions, comme celle des torches promenées lors de la Fête-Dieu, grandes girandoles en pavillon de forme carrée, à colonnes et corniches, décorées de personnages en cire de grandeur naturelle, surmontées de vases de fleurs et d'une quantité de cierges allumés. Les relieurs parlent de "réfformer les douze grosses torches de la feste Dieu onéreuses aux différentes corporations". Les marchands de bois veulent tout simplement les supprimer.

Ces passages nous instruisent sur l'état de la province et de sa capitale en 1789 : pas de grandes entreprises, la confusion apportée par une multitude d'impositions et finalement une société peu hardie.

Le quatrième ordre éliminé

Dans ces cahiers de doléances issus de la base, les classes laborieuses ont pu assez facilement s'exprimer. On croirait les voir en lisant ces phrases à l'orthographe incertaine :

"Nous réclamons l'impost teritorial et la capitation proportionel, et nous voyonts nos officiers municipaux et autres officiers avoir des trentes mil livres de revenue au moints (…) ne peyer que quinze livres et que des fabriquants ou autres peye la somme de cent livres, ou plus, qui sont des pauvres gens, que leurs famille ne s'atant [s'attend] que à leurs pénible travail" (fabricants d'étoffe).

Mais le parti "bourgeois" des Delaunay, Bardoul et Milscent sut bien vite réduire au silence le "quatrième ordre" et ce, dès l'assemblée des habitants qui n'appartenaient à aucune corporation (26 et 27 février) : il n'y eut qu'un seul laboureur élu face à onze membres de la bourgeoisie. Lorsque, le 2 mars, est réunie l'assemblée du Tiers de la ville, les manoeuvres de Delaunay aîné réussissent à faire élire trente personnes tout acquises à ses intérêts : n'espérant pas les trouver parmi les cent cinq députés qui représentaient en majorité le petit peuple, il propose de les choisir, hors de ce groupe d'élus, parmi tous les citoyens de la ville, profitant de l'aubaine pour insinuer une liste de candidats sûrs. Comment s'étonner alors de la victoire facile du parti "bourgeois" (ou patriote) aux élections des 19-21 mars, comment s'étonner que le cahier final de la province d'Anjou, résumé théorique de tous les autres cahiers, reflète surtout les aspirations de la bourgeoisie ?