A l'époque des Bougonniers, histoire du nettoiement des rues

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 185, avril 1995

Aussi loin qu'on remonte, avant même qu'il n'existe une municipalité, le nettoiement de la ville était confié à des particuliers. En 1457, il est adjugé, moyennant 120 livres tournois, à Portier et à Jehan Guillaume qui promettent de bien nettoyer toutes les rues et pour ce faire d'avoir deux tombereaux garnis de pelles, matériel qui sera encore en service au milieu du XXe siècle.

 
 

Aux mains des particuliers

En 1464, le roi René précise par ordonnance de police les obligations des habitants et celles des adjudicataires du nettoiement. Des secteurs de nettoyage sont établis selon un calendrier hebdomadaire. Il est défendu à tous de jeter "aucuns bourriers en aucune des rues de ceste ville plus toust que le tumbereau ou autre qui le devra ouster soit présent". Enfin, l'on ordonne, "pour mieulx tenir ladicte ville necte", que chacun balaye devant sa maison trois fois par semaine, les lundis, mercredis et samedis. Avec la création de la mairie en 1475 par Louis XI, la propreté des rues devient affaire municipale.

Malgré les beaux règlements, les rues ne devaient pas être souvent propres, comme le laissent entendre quelques récits : le Strasbourgeois Élie Brackenhoffer note en 1644 que le pavé est "mauvais et boueux, presque comme à Paris". En 1678, les échevins édictent un règlement, inspiré du règlement parisien de 1663 : les administrateurs de l'hôpital sont chargés du nettoiement qu'ils pourront confier à des entrepreneurs particuliers. Des notables bourgeois, nommés pour chaque quartier, surveilleront les opérations. Les multiples amendes prévues laissent à penser sur l'efficacité de tel règlement…

V'là les bougonniers !

Deux siècles après, Angers est encore une des villes les plus malpropres. L'adjudicataire de l'enlèvement fait mal son travail. Les habitants ont quelquefois des dépôts de fumier devant leur porte pendant quinze jours (rapport du commissaire de police, 1830). Puisqu'un seul adjudicataire ne peut suffire, désormais l'enlèvement sera adjugé en trois lots, au plus offrant, c'est-à-dire à celui qui demandera à la ville la subvention la moins importante pour l'exécution de ce service. Boues et ordures devront être enlevées tous les jours, entre huit heures du matin et deux heures de l'après-midi. Les tombereaux seront bien clos - ce que disait déjà le règlement de 1678 - et confectionnés de façon qu'aucune partie liquide ne s'en échappe. Une plaque en tôle peinte indiquera leur numéro.

Petit fait anodin, mais d'importance dans l'expression populaire angevine : le 6 octobre 1866, l'enlèvement des ordures et le nettoiement sont affermés aux sieurs Bourgonnier et Trédille pour dix-sept ans. Bourgonnier, puis son gendre Lorin, laissent leur marque à l'entreprise de répurgation : par leur longue exploitation, mais surtout par une heureuse coïncidence. Propriétaire de terrains aux environs des rues Saint-Léonard et de la Madeleine, Bourgonnier ouvre pour les desservir une voie privée, classée municipale en 1906. La ville y achète après la première guerre mondiale un grand terrain où elle installe en 1923 la subdivision sud de son service de répurgation… Chaque matin, chevaux et tombereaux partent de là et l'on disait à leur approche - signalée par la cloche suspendue à l'avant de chaque véhicule : "V’là les Bougonniers !" Beaucoup d'Angevins s'en souviennent encore. Cependant le système de l'adjudication ne donne pas satisfaction alors que le mouvement hygiéniste se développe partout. Finalement, les exigences financières du dernier adjudicataire conduisent la ville à créer son propre service de nettoiement, à partir de septembre 1914, rattaché au service de la Voirie.

Du nettoiement...

Après quelques années d'expérience, on se rend compte qu'une modernisation s'impose… En 1926, le directeur de la Voirie prône l'abandon des tombereaux hippomobiles pour des camions automobiles, mais la municipalité n'y est pas favorable : les tombereaux permettent de vendre les boues aux maraîchers dont les terres sont desservies par de très mauvais chemins. Cependant, l'usage des poubelles est, après un essai en 1909, rendu définitivement obligatoire (1926-1931). Le vieillissement accéléré de la "cavalerie" pendant la seconde guerre mondiale et l'extension considérable de la ville entraînent enfin une modernisation radicale : le programme de motorisation de la répurgation est voté le 9 juillet 1951. Il était temps : la cavalerie ne comprenait plus que trente chevaux, dont seize seulement de moins de treize ans ! Les camions électriques sont d'abord choisis pour leur excellence à faible vitesse, mais les parcours s'allongeant au fur et à mesure de la croissance de la ville, des diesels plus puissants les remplacent.

… à l'environnement

Le dernier tombereau hippomobile rentre définitivement à l'écurie fin juillet 1960, mais le programme de modernisation n'est pas achevé. Le programme de modernisation prévoyait le transfert total des installations de la répurgation, trop à l'étroit rue La Bruyère, sur un terrain en bordure de l'avenue Joxé, où l'on construirait une usine d'incinération. L'usine d'incinération, financée par le District urbain d'Angers, sera en fait installée à la Roseraie en 1975. A ses attributions primitives - santé, prévention et environnement - sont ajoutées en 1983 la gestion des déchets et la propreté publique, au sein d'un service désormais appelé - l'accent étant mis sur ce point - "Environnement-Hygiène". En 1987, Angers obtenait la distinction du balai d'argent et l'oscar des initiatives en matière d'environnement : il est loin le temps où la ville était bonne dernière en ce domaine…