Premiers monuments aux morts

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, Conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 419, novembre 2018

Les monuments funéraires ne datent pas d’hier, puisque nos musées renferment des stèles de l’époque gallo-romaine. Mais c’étaient des tombeaux individuels. Le culte de la mémoire collective de victimes disparues dans un accident ou de morts pour la patrie est en revanche très tardif. Ni les guerres de l’Ancien Régime, ni les campagnes napoléoniennes n’ont laissé de monuments commémoratifs dédiés aux soldats morts pendant les opérations. Les premiers monuments collectifs apparaissent après la guerre de 1870-1871. À Angers toutefois, le premier monument destiné à perpétuer la mémoire de disparus n’est pas celui de la guerre contre les Prussiens, mais celui de la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne.

Le drame de la Basse-Chaîne

Le 16 avril 1850, le pont suspendu « en fil de fer » situé au pied du château, mis en service en 1838, se rompt sous les pas du 3e bataillon du 11e régiment d’infanterie légère. « J’ai vu, écrit le colonel Duban, un survivant de la catastrophe, dans ses Souvenirs militaires publiés en 1896, dans ma longue carrière bien des événements de guerre, des catastrophes terribles, des magasins à poudre sauter, des sièges, des assauts, etc., mais jamais, non jamais, je n’ai vu un tableau aussi horrible, aussi navrant. On retira de la rivière des grappes humaines de plus de vingt cadavres crispés, soudés les uns aux autres, d’aucuns n’ayant plus qu’une partie de la tête, d’autres perforés par les baïonnettes ou ayant, qui un bras, qui une jambe arrachés ou écrasés par la chute des pilastres du pont, tous enfin mutilés et portant sur le visage les affres de cette mort terrible et imprévue ».

Catastrophe du pont de la Basse-Chaîne, dessin de Tardif-Desvaux, gravure sur acier de Hilaire Guesnu, cliché obtenu sur l’épreuve de M. Clavreul, place du Ralliement. Archives municipales Angers, 3 Fi 328.

222 militaires et 2 civils laissent leur vie dans ces épouvantables circonstances. Le lendemain, la cérémonie de funérailles à la cathédrale et au cimetière de l’Est dure sept heures… L’émotion est si grande qu’il faut un signe qui rappelle la douleur de tout un régiment, de toute une ville. Le 27 avril, le maire Camille-Henri Guillier de La Tousche propose d’élever un monument funèbre sur la tombe des victimes :

« La population entière de la ville, en s’associant au conseil municipal pour rendre les derniers devoirs aux malheureux militaires du 11e léger […], a émis un vœu entendu par l’administration et que vous accueillerez, nous n’en doutons pas, avec faveur. Nos concitoyens voudraient qu’un monument simple, mais digne, élevé aux frais de la commune sur la tombe où reposent tant de soldats enlevés à la patrie, attestât à toujours la douleur profonde que leur sort funeste nous inspire. »

Un architecte angevin, Launay-Pieau, a proposé ses services, de même qu’un architecte parisien, Husson. Le conseil donne un avis favorable. C’est l’architecte de la ville, Émile Boutrouë, qui est chargé de présenter des projets.

Un monument simple et pur

Le 1er mai 1850, le programme du monument est adopté : ce sera un tumulus de gazon de forme prismatique, limité par quatre bornes chaînées. Au centre, une large base de granit bleu de Bécon sera surmontée d’un obélisque pyramidal, sur le piédestal duquel seront fixées des plaques de bronze portant les noms des victimes. « Le monument ne se distinguera que par le choix des matériaux, la pureté des lignes et la perfection de la taille. » Le 13 juin, les membres de la Société des architectes du département offrent leurs services à titre gracieux, désirant « ardemment s’associer à cette œuvre. Ils seront heureux de toute collaboration, soit avec M. l’architecte-voyer, soit avec les autres architectes d’Angers qui ne font pas partie de leur société ». Le maire tarde à répondre. Il ne le fait qu’en novembre, bien après la délibération du conseil municipal du 28 juin qui adopte le plan élaboré par l’architecte Boutrouë. C’est probablement celui - non daté et non signé - qui est référencé aux Archives municipales sous la cote 1 Fi 1097. Une autre version non retenue montre, à la place de l’obélisque, un grand monument réunissant deux « sarcophages » (1 Fi 1096). Le maire répond donc le 14 novembre (correspondance municipale, 3 D 26) que s’il n’a pas eu recours « aux talents » et aux « soins réunis » de la Société des architectes, « c’est à cause de la simplicité du programme adopté [...] dans lequel l’architecte-voyer de la ville, chargé du travail, devait strictement se renfermer ».

Projet de monument commémoratif de la catastrophe du 16 avril 1850, lavis non signé, ni daté [par Émile Boutrouë, 1850]. Archives municipales Angers, 1 Fi 1097.
Projet de monument commémoratif de la catastrophe du 16 avril 1850, 2e version, lavis non signé, ni daté [par Émile Boutrouë, 1850]. Archives municipales Angers, 1 Fi 1096.

Cette simplicité a tout de même un prix : la dépense est estimée à 12 000 francs. 9 000 francs ont été inscrits au budget de 1851. Ernest-Eugène Duboys, le nouveau maire, décide de solliciter une subvention au ministère de la Guerre. Le préfet appuie la demande autant qu’il peut, dans sa lettre du 6 mai 1851 (Archives municipales Angers, 37 M 94) : « Ce monument à élever à la mémoire de soldats morts si malheureusement doit être une œuvre de deuil public […]. Si votre ministère ne contenait aucuns fonds applicables à la dépense, l’Assemblée nationale, j’en suis certain, s’empresserait d’exprimer un vote que toutes les opinions doivent considérer comme de rigoureuse équité. »

Le temps n’était pas encore au « devoir de mémoire ». Le 12 mai 1851, le ministre fait connaître sèchement son refus. « Je ne vois aucun motif pour que mon département se charge de ce monument : il n’y a là ni gloire, ni expiation à consacrer. C’est simplement une commémoration à laquelle je ne puis, faute de fonds, prendre part et dont l’utilité me paraît d’ailleurs très contestable. » Par suite de ce refus, le conseil fait étudier un « nouveau projet, plus simple et moins coûteux que le premier ». Il est adopté le 17 juin. La dépense passe de 12 000 francs à 5 537,16 francs. Le monument sera toujours formé d’un tumulus en gazon de forme prismatique, de 23 m de longueur sur 10 de largeur et 2 de hauteur. Il sera entouré de cyprès. En avant sera placée une colonne annelée en pierre de Chauvigny, formée de tambours alternés, les uns ornés de cannelures, les autres portant les noms des victimes. Au sommet, un chapiteau très sculpté soutient un ornement de forme sphérique sur lequel est adossée une croix. Sur la base de la colonne sera gravée l’inscription : « La Ville d’Angers au XIe léger. » La colonne, qui aura dix mètres de hauteur totale (sa base non comprise, de 2,40 m de hauteur), sera élevée sur une plate-forme en granit de Bécon aux angles de laquelle seront placées quatre bornes ornées de couronnes de cyprès.

Le monument est réalisé en 1852 et les travaux sont reçus définitivement le 26 septembre 1853. C’est celui que l’on voit toujours au cimetière de l’Est. Dès sa création, il a fait l’objet d’une lithographie de Félix Benoist.

Monument élevé par la Ville d’Angers aux soldats du 11e léger, lithographie de Félix Benoist, publiée dans Tardif-Desvaux, Le 16 avril 1850 ou relation de la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne, Angers, imprimerie de Lecerf frères, 1852.

Le cinquantenaire de la catastrophe

À l’occasion du cinquantième anniversaire de la catastrophe, le 16 avril 1900, une plaque commémorative est posée sur le pont de pierre de la Basse-Chaîne, en exécution de la délibération municipale du 21 juin 1899 : « 16 avril 1850. Rupture du pont suspendu de la Basse-Chaîne au passage du 11e léger. À la mémoire des 223 victimes ! La Ville d’Angers. » Deux ans plus tard, un croquis à la plume pour un monument aux soldats du 11e léger, signé de David d’Angers, est retrouvé dans les archives de Léon Cosnier, après son décès. Imprimeur-libraire, directeur du Journal de Maine-et-Loire, il avait demandé en 1850 à son ami David un projet de monument aux victimes qui était resté dans les cartons étant donné les choix faits par la Ville d’Angers et l’exil de l’artiste après le coup d’État du 2 décembre 1851.

En 1903, Henry Jouin, le grand historien de David d’Angers, et le sculpteur Jules Déchin entreprennent de donner corps à ce projet, avec l’appui du conseiller municipal Eugène Proust, déjà à l’origine de la plaque posée en 1900. Le colonel Duban et la fille d’un ancien soldat du 11e léger, la romancière Mathilde Alanic, se joignent à leurs efforts. Le monument conçu par David aurait été placé à l’entrée du pont de la Basse-Chaîne, soit du côté du boulevard du Château, soit du côté de la Doutre. Mais le projet ne dépasse pas le stade de l’échange de lettres, quoiqu’un moment on ait songé à utiliser le solde du legs Giffard pour sa réalisation.

« Aux soldats du 11e léger morts le 16 avril 1850 », croquis à la plume par David d’Angers, 1850, reproduit dans l’article d’Henry Jouin, « David d’Angers et la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne (16 avril 1850) », dans Revue de l’Anjou, t. 46 (1903), p. 26.
Monument par Jules Déchin, d’après le croquis de David d’Angers, 1903, reproduit dans l’article d’Henry Jouin, « David d’Angers et la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne (16 avril 1850) », dans Revue de l’Anjou, t. 46 (1903), p. 54.

En 1906-1908, on est passé à une autre commémoration : celle de la guerre de 1870-1871. Un conseiller municipal conservateur, de Terves, demande le 17 décembre 1906 qu’au lieu du monument commémoratif de la catastrophe du pont de la Basse-Chaîne, on mette à l’étude un monument à élever aux combattants angevins de 1870 morts pour la patrie. En 1908, la Société des amis des arts met ce projet au concours. Elle proposait de l’élever au pied du château, près du quai Ligny, à peu près à l’emplacement du monument projeté pour les victimes du 16 avril 1850. Mais la Première Guerre mondiale arrive sans que rien ne voie le jour.

Le premier monument aux morts d’Angers

Sans doute parce qu’il existe déjà un monument commémoratif dédié aux soldats décédés en 1870-1871… Il en existe même deux. Le premier est une simple plaque de marbre. Décidée par délibération du 3 février 1873, la liste des Angevins morts pour la France dans la guerre franco-allemande est installée la même année dans la salle des séances du conseil municipal. Elle comprend 108 noms (d’après la liste imprimée en 1873 chez P. Lachèse, Belleuvre et Dolbeau) et se trouve aujourd’hui dans la galerie des Ursules de l’hôtel de ville. Le second monument est dû à l’initiative privée de la Société fraternelle et de secours mutuels des anciens militaires d’Angers. Il est érigé en 1892 au cimetière de l’Ouest, là où étaient inhumés depuis de longues années les soldats de la garnison. C’est à Angers le premier monument rendant hommage aux morts d’une guerre.

Plaque commémorative en l’honneur des Angevins morts pour la France en 1870-1871, hôtel de ville, galerie des Ursules. Cliché Sylvain Bertoldi, 2018.

À l’origine, le projet de la Société des anciens militaires est triple : poser une plaque commémorative au cimetière de l’Est, ériger un monument aux morts de 1870-1871 au cimetière de l’Ouest, élever un véritable monument patriotique sur une place publique. Au cimetière de l’Est, il s’agit de remettre en état le monument aux victimes de la catastrophe de la Basse-Chaîne, « parce qu’à ce monument s’attache l’idée plus générale d’un hommage rendu à tous nos morts au service de la patrie. Le 16 avril, anniversaire de la catastrophe, semble le jour indiqué pour consacrer cette nouvelle distinction. » (Arch. mun. Angers, lettre au maire du 18 février 1892, 37 M 133).

Ce projet est mis à exécution dès le 24 avril 1892. Une plaque, toujours existante, est fixée sur le piédestal de la colonne : « 16 avril 1892 – La Société fraternelle des anciens militaires de la ville d’Angers, par une souscription publique dont elle prend l’initiative, réunit dans une même pensée le souvenir des victimes de la catastrophe et celui des soldats de l’Anjou morts pour la patrie. »

Le deuxième projet voit le jour grâce à la concession perpétuelle d’un terrain accordée gratuitement par la Ville d’Angers. L’emplacement est de choix, situé au second rond-point de ce qui constitue alors l’allée centrale du cimetière de l’Ouest, dans l’axe de la colonne funéraire de l’abbé Gruget, curé de la Trinité pendant cinquante-six ans. Le monument lui-même, en forme d’obélisque pyramidal, est élevé grâce aux fonds recueillis par une souscription publique. Ses auteurs sont tous angevins : Auguste Maillard, André Gilles-Deperrière et René Goblot ont dessiné les plans ; Jules Rohard, conducteur de travaux à l’hôtel de ville, « s’est dépensé sans compter pour réaliser pratiquement, économiquement notre idéal » (Le Patriote de l’Ouest, 16 février 1897) ; Hippolyte Oger est l’auteur des sculptures ; Guilleux, de la maçonnerie. Le monument est inauguré le 2 octobre 1892 (Le Patriote de l’Ouest, 4 octobre). « Le préfet a pris le premier la parole au cimetière, développant cette idée qu’il n’est jamais cruel de mourir pour le drapeau ». Le général Mourlan a prononcé « un discours vibrant de patriotisme qui émeut vivement les cœurs des anciens soldats. Le maire d’Angers dit que les modernes ont le culte des morts comme les anciens. Le conseil municipal a voulu être des premiers à s’associer au culte rendu à des soldats morts pour la patrie. » Cardi, président de la Société fraternelle des anciens militaires, fait l’historique du projet qui ne consistait d’abord qu’à déposer chaque année une couronne sur la tombe des soldats du 11e léger, victimes de la catastrophe de la Basse-Chaîne. Dalbert, jeune premier rôle du théâtre, dit le poème d’Alfred Bodineau, intitulé « À nos frères d’armes » :

« Frères qui dormez là, soulevez la poussière qui couvre vos tombeaux !
Ma muse est en prière et vient vous apporter en de fraternels chants,
De tout un peuple ami les hommages touchants. »

Une grille de fer forgé est ajoutée autour du monument en 1897, toujours à l’initiative des sociétés militaires, après un peu de tirage entre elles… : la Société fraternelle et de secours mutuels des anciens militaires d’Angers, présidée par Paul Cardi et l’Union patriotique des combattants de 1870, avec Alfred Bodineau. L’ouvrage, d’une belle finesse, est l’œuvre de Rochereau père et fils, qui venaient de s’illustrer avec leur « tour Eiffel » angevine à l’exposition nationale de 1895. La grille est inaugurée le dimanche 14 février 1897 en présence du préfet et du maire, de représentants des régiments casernés à Angers, au milieu des sociétés militaires et musicales et d’une délégation des élèves des écoles primaires publiques. « Nous avons rempli, conclut Paul Cardi, un grand devoir patriotique qui restera gravé dans toutes les mémoires et qui servira de salutaire exemple à nos enfants. »

Monument élevé en 1892 au cimetière de l’Ouest en l’honneur des combattants morts pour la France en 1870-1871. Cliché Sylvain Bertoldi, 2018.
La face principale de l’obélisque, que l’on voit ici sur le cliché, porte simplement l’inscription : « L’Anjou à ses soldats morts pour la patrie ».
Détail de la grille réalisée en 1897 par Rochereau père et fils. Cliché Sylvain Bertoldi, 2018.

Un nouveau monument aux morts : 1914-1918

L’exemple n’eut pas le temps de s’effacer des mémoires : le 3 août 1914, l’Allemagne déclarait la guerre à la France. Quatre ans plus tard, les Angevins ont payé un lourd tribut : 2 543 soldats nés ou domiciliés à Angers (décompte donné par Alain Jacobzone, article « Grande Guerre », dans Angers XXe siècle) sont morts pour la France. La loi du 25 octobre 1919 prescrit la remise à chaque commune d’un livre d’or des combattants morts pour la France et l’octroi de subventions proportionnées à l’effort et aux sacrifices consentis. La pratique du livre d’or n’est pas très suivie. En revanche, chaque commune tient à honneur d’ériger un monument dédié à ses morts. Un comité est constitué à Angers pour étudier le projet. Sa première réunion se déroule le 5 avril 1919. Dès le 13 mai, la dédicace du monument est fixée : « À la gloire des enfants d’Angers et de l’Anjou, combattants de la Grande Guerre ». Ce sera donc un monument central à la gloire de tous les enfants de l’Anjou, indépendant du monument aux morts spécial à Angers que la Ville entend ériger au cimetière de l’Est sur ses propres ressources. Ce second monument ne sera jamais érigé.

Trois plaques à l’hôtel de ville

Toutefois, le conseil municipal imagine à la fin de 1923 de faire graver dans l’escalier de l’hôtel de ville une plaque « À la mémoire des 2 349 [sic] enfants d’Angers morts pour la France (1914-1918) ». Au-dessus seraient placées les palmes de bronze offertes par les Angevins de Paris ou d’autres groupements. Ce projet n’est réalisé qu’en 1931 sous forme de trois plaques, surplombant le palier intermédiaire de l’escalier.
À gauche, une plaque dédiée aux armées : « Les armées et leurs chefs, le maréchal Joffre, vainqueur de la première bataille de la Marne ; le maréchal Foch, généralissime des armées alliées, ont bien mérité de la patrie. Loi du 17 novembre 1918.
Au milieu, celle dédiée aux Angevins : « À la mémoire des 2 545 [chiffre retenu au final en 1931] enfants d’Angers morts pour la France, 1914-1918 ». En dessous, un trophée décoratif et la mention « Livre d’or ».
À droite, la plaque honorant le gouvernement : « Le gouvernement de la République ; le citoyen Georges Clemenceau, président du Conseil, ministre de la Guerre ; M. Raymond Poincaré, président de la République française pendant la guerre, ont bien mérité de la patrie. Loi du 20 février 1920. »
Depuis la rénovation de l’hôtel de ville en 1980, ces panneaux sont masqués par une tapisserie du XVIIIe siècle. Un projet de restitution est en cours, galerie des Ursules, où se trouvent les autres plaques commémoratives des guerres de 1870-1871 et de 1939-1945.

Projets de plaques à la mémoire des combattants de 1914-1918, hôtel de ville, 20 janvier 1931. Archives municipales Angers, 1 Fi 910.
Avec les mentions manuscrites du projet définitif corrigeant la première version.

Tourner autour du monument…

Quant au monument principal, à la gloire de tous les enfants de l’Anjou, il a fait couler beaucoup d’encre. Si l’artiste – l’Angevin Jules Desbois – est choisi très rapidement, l’emplacement du monument fait l’objet de batailles homériques. L’œuvre elle-même suscite des remarques effarouchées. En témoigne un article du journal L’Ouest du 27 mars 1921 qui publie la lettre d’un étudiant :

« Il y aurait, suivant votre correspondant, un intérêt à ne pas tourner autour du monument. Pourquoi ? Une œuvre de statuaire est faite, au contraire, pour être admirée sous n’importe quel angle… Quand on a vu le modèle du groupe de Desbois, on est justement frappé de ce que le grand sculpteur a magnifiquement atteint ce résultat : une œuvre que l’on puisse, et que l’on doive admirer « en tournant autour ». Je sais bien qu’on chuchote – on n’ose pas le dire trop haut, et c’est là le propre de la calomnie – que la Victoire, superbe Victoire ailée, serait trop nue et que ses formes, vraiment vivantes, seraient de nature à choquer certaines pudeurs. Ah çà ! Au ridicule des hésitations sur l’emplacement du monument, Angers oserait-elle ajouter l’odieux de la tartufferie ? La nudité dans les œuvres grandes et belles n’a jamais choqué que les imbéciles […]. Angers, l’Athènes de l’Ouest, ne peut se déshonorer avec de pareilles sottises et il faut bien redire au maître sculpteur que sa Victoire nue aura l’admiration de tous les gens intelligents, la seule qu’il voudra recueillir. »

Le monument de Jules Desbois, ayant enfin trouvé son emplacement à l’entrée du jardin du Mail, face à l’hôtel de ville, est inauguré le 29 octobre 1922 au cours d’une journée grandiose, en présence du ministre de l’Intérieur Maunoury. Toutefois, il ne devait rester à cet endroit que soixante-six ans… En 1988, il est déplacé devant le palais de justice, place du Général-Leclerc, pour permettre aux cérémonies de se dérouler avec toute l’ampleur souhaitable, sans gêner la circulation sur le boulevard.

Modèle en plâtre par Jules Desbois, vers 1920. Archives municipales Angers, 5 Fi.
Installation du monument aux morts, cliché Evers, juin 1922. Archives municipales Angers, 5 Fi.
Ce cliché a été publié dans L’Ouest, 11 juin 1922.
Le monument aux morts, dans l’axe du jardin du Mail, carte postale Lionel, vers 1950. Archives municipales Angers, 4 Fi 1120.