Les premières statistiques

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, Conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers, n° 412, janvier-février 2019

De tout temps, l’homme a eu besoin de se compter, de disposer de données à but fiscal, économique ou social. Le renforcement des pouvoirs centraux des états a engendré un développement de l’administration et l’apparition d’outils statistiques. Pour mieux gouverner, c’est-à-dire d’abord pour mieux faire rentrer l’impôt, puis pour mieux orienter les activités économiques, pour favoriser la santé des populations, lutter contre le travail des enfants, contre la mendicité, organiser la « bienfaisance »…

Les premiers documents statistiques sont issus des enquêtes entreprises par les intendants dans leurs généralités (circonscriptions administratives) à partir du règne de Louis XIV. On y trouve des dénombrements de population par feux (foyers), le nom des seigneurs, les impositions, la nature et la qualité des terres, le nombre de fermes… Certains dénombrements sont nominatifs. Le premier d’entre eux a été réalisé en Nouvelle France (Canada) à l’initiative de l’intendant Jean Talon en 1666. Vauban en ordonne pour certaines villes du nord du royaume à partir de 1676. Un dénombrement général du royaume est préparé en 1697-1699 sur les ordres du contrôleur général des finances Louis Phélypeaux, donnés trois ans plus tôt. Mais au XVIIIe siècle, les dénombrements nominatifs – tel celui d’Angers en 1769 – sont encore l’exception. C’est la Révolution qui institue des recensements annuels, par la loi du 22 juillet 1791. Plus tard, ils deviennent triennaux, puis, par ordonnance de Charles X du 16 janvier 1822, quinquennaux. Des demandes de statistiques thématiques apparaissent dès la fin du XVIIIe siècle, s’ajoutant rapidement aux strictes données démographiques. Les débuts sont chaotiques. Les autorités locales ne sont pas habituées à remplir des documents administratifs…

1796 : les hommes et les animaux

« Citoyen, indique la circulaire du ministre de l’Intérieur au commissaire du pouvoir exécutif du canton d’Angers le 4 prairial an IV [23 mai 1796], dès le mois de frimaire dernier [novembre-décembre], j’ai invité les commissaires du pouvoir exécutif près les différens cantons de la République, à m’envoyer des états de la population de leurs cantons, et du nombre d’animaux de chaque espèce qui y existent. Cependant, un grand nombre ne me les a pas encore adressés ; les autres m’en ont fait passer de si imparfaits, que je ne puis pas m’en servir, en sorte que je suis forcé d’en demander de nouveaux. » Pour mieux se faire comprendre et pour « prévenir toute erreur », il est obligé de joindre un modèle « qu’il ne s’agit que de suivre ». C’est ainsi que la réponse, conservée aux Archives municipales, nous apprend qu’il y avait 5 000 hommes et 6 615 femmes à Angers, 5 300 « garçons de tout âge » et 10 200 filles. Deux colonnes du tableau statistique concernent les défenseurs de la patrie vivants (1 356) et les défenseurs décédés (1 500). Le reste est consacré à la statistique des animaux se trouvant en ville : 800 chevaux, 750 vaches, 350 juments, 150 mules et mulets, 150 cochons, 57 bœufs, 56 moutons et brebis, 25 ânes, 8 chèvres et boucs.

L’administration départementale réclame elle aussi des tableaux statistiques. Une circulaire du 2 floréal an V [21 avril 1797] est envoyée aux communes des arrondissements : « Citoyens, les tableaux de population qui avaient été confectionnés en 1790 et déposés ensuite dans le local des séances de l’administration du département, se trouvent aujourd’hui, pour la plupart, perdus ou insuffisans par les changemens que les événemens y ont occasionnés. Nous vous invitons à vous occuper des moyens de nous faire passer, en bonne forme, celui de votre arrondissement. Mais pour qu’il puisse répondre à notre attente, ce tableau devra nécessairement comprendre tous les individus de l’un et de l’autre sexe, dont se compose la population de votre canton, depuis l’enfant à la mamelle, jusqu’au vieillard sur son déclin. » La circulaire n’omet pas de préciser que ces statistiques sont indispensables pour la répartition des secours du gouvernement et des contributions publiques. En 1802, le préfet Montault présente un Essai sur la statistique du département de Maine-et-Loire, comportant d’importantes données économiques.

Statistiques peu fiables

Obtenir des réponses n’est déjà pas facile, avoir des réponses fiables l’est encore moins. Le receveur de la commune d’Angers se plaint au maire le 4 février 1804 : « Depuis plusieurs années, citoyen maire, il n’y a point eu de recensement fait dans cette ville, ce qui occasionne dans la confection du rôle mobilier un très grand nombre de cotes mal assises, qui produisent chaque année des sommes considérables tombant en décharge […]. Son utilité ne se bornerait pas à faire disparaître des rôles ceux qui n’habitent plus la ville, ou à y replacer les personnes qui sont venues s’y fixer, mais bien encore à avoir des notes plus récentes et mieux approfondies sur la faculté de chaque cotisé. »

Le 18 messidor an XII [7 juillet 1804], c’est cette fois le préfet qui écrit au maire : « Plus on s’occupe de recherches sur la population, plus on se convainc que les connaissances qu’on peut acquérir manquent encore de premières bases. La juste proportion entre la population, les naissances et les mariages n’est pas encore bien connue et l’on se perd en conjectures sur un des points les plus importans de l’économie politique. Pour atteindre le but, la route la plus sûre est de parvenir à la rédaction d’une table exacte dans les principaux points du territoire […]. Votre commune est désignée parmi celles dont le recensement doit servir de base à ce grand travail. » Le recensement de la population au 1er vendémiaire an XIII [23 septembre 1804] est demandé, mais aussi le relevé des naissances, mariages et décès pour les années X, XI et XII.  La réponse tarde à venir, car, en septembre 1804 et en février 1805, le préfet réitère son invitation à lui transmettre le mouvement de la population de la ville d’Angers, le seul qui lui manque pour achever le travail sollicité « avec instance » par le ministre de l’Intérieur.

Début des statistiques spécialisées

Nouvelle demande pour 1806. Avec un modèle de tableau « pour diriger avec facilité votre travail ». La réponse est conservée avec la lettre. Angers compte 28 927 habitants : 7 112 garçons, 9 916 filles, 4 689 hommes, 4 789 femmes, 524 veufs, 1 897 veuves et 260 militaires. Ces chiffres ne suffisent pas. Le préfet écrit au maire, le 17 juin 1807 : « Pour donner aux rapports que vous avez faits sur la population de votre commune tout l’intérêt dont ils sont susceptibles, j’ai l’honneur de vous inviter conformément aux ordres de S. E. le ministre de l’Intérieur à dresser un état du nombre des patentés, des négociants […], des indigents assistés à domicile et des mendiants, des protestans, soit luthériens, réformés, anabaptistes ou quakers. Je vous invite aussi à y déterminer le plus exactement que possible la proportion existante entre les personnes qui savent lire et écrire et celles qui ne le savent pas dans toute l’étendue de votre commune. »

Grâce à quoi nous savons qu’il y a 1 860 commerçants patentés en ville, 26 négociants, 401 marchands, 23 officiers de santé, 54 artistes, 1 433 artisans, 1 047 propriétaires et rentiers, 427 fermiers et cultivateurs locataires, 1 872 manouvriers, 2 201 domestiques, 463 hommes de mer ou de rivière, 3 499 indigents assistés à domicile, 263 mendiants, 2 protestants. Quant à la proportion entre les personnes qui savent lire et écrire, la réponse est approximative : « environ moitié ».

Plus les communes envoient de statistiques, plus le gouvernement en réclame. Le 11 août 1809, le préfet indique que « le ministre de l’Intérieur désire obtenir de nouveaux renseignements sur la population du département. Le recensement qui en a été fait en 1806 présente bien le nombre des habitans de chaque commune, mais il n’indique pas combien d’habitans sont réunis au chef-lieu et combien sont disséminés dans les hameaux, écarts, fermes et habitations isolées qui se trouvent sur le même territoire. » Au dos de la missive, Angers renvoie le tableau complété un mois plus tard : 25 442 habitants sont réunis au chef-lieu, 3 485 disséminés, 4 364 maisons sont agglomérées, 669 éparses.

Vue d’Angers prise de la rive gauche de la Maine, depuis le pied du château vers le Grand Pont, dessiné d’après nature et lithographié par Dagnan, 1829. Voyage pittoresque sur les bords de la Loire composé de 40 vues, n° 23. Archives municipales Angers, 2 Fi 669.

Développement des statistiques

Plus le temps passe, plus les statistiques sont développées. Celles de 1821 (chiffres de 1820) détaillent à nouveau le nombre d’animaux en ville. Une colonne comptabilise les moyens de transport (charrettes, chariots, bateaux…). La rubrique « outils » (pioches, bêches, pics, civières, brouettes) n’a pas été remplie, ce qui n’est pas surprenant pour une grande ville. La nature de la superficie des terrains de la commune l’est en revanche, toujours donnée en arpents soit, convertis en hectares, 1 242 hectares de terre labourable, 1 005 de prés, 144 de pâturages, 282 de vignes, 191 de bois. Angers est encore une ville agricole, où l’on récolte froment, méteil, seigle, orge, sarrasin, maïs et millet, avoine, pommes de terre, foin, paille, vin…

En 1824, c’est le ministre de la Guerre qui veut faire établir un atlas, comprenant la « statistique morale du département ».  On dénombre 144 prisonniers au château d’Angers, les femmes détenues aux Pénitentes, les femmes publiques et entretenues qui se trouvent rues de la Lamproie, de la Serine, Saint-Laud, au port Ligny et rue des Lauriers (futur quartier République-Poissonnerie). Rien n’est inscrit pour les cultes non catholiques. On note 120 séminaristes, 25 ecclésiastiques desservants, 18 chanoines, 2 grands vicaires. Les établissements d’enseignements sont signalés, avec 303 élèves au collège royal (= lycée David-d’Angers), 253 dans les 7 écoles primaires de garçons, 700 dans les 2 écoles des frères des écoles chrétiennes, 338 pour l’enseignement mutuel. Une école de dessin avec 47 élèves et l’école des sourds et muets (30 élèves) complètent ce tableau.

Statistique de la Ville d’Angers, 1824. Archives municipales Angers, série F.

Un portrait de la ville

De nouvelles colonnes s’ajoutent peu à peu à la « Statistique d’Angers » qui dessine un portrait de plus en plus précis de la ville. En 1825, on se préoccupe des hospices : quatre établissements reçoivent 1 026 individus des deux sexes. Pour les enfants trouvés, 60 sont en ville et 1 042 placés chez des nourrices à la campagne. La Garde nationale est forte de 1 696 hommes, les pompiers de 108. Le haras abrite 44 étalons. L’école d’art et manufacture (des Arts et Métiers) salarie un directeur, 17 employés, professeurs et surveillants, 5 chefs d’atelier qui enseignent à 175 élèves. Les professions exercées sont toujours plus précisément comptabilisées : 17 médecins, 2 chirurgiens, 14 pharmaciens, 61 boulangers, 61 tailleurs, 60 cordonniers, 15 charpentiers, 64 menuisiers, 42 maçons, 26 tailleurs de pierre, 6 plâtriers… Cette fois les charrettes sont dénombrées (51), comme les tombereaux (35) et les brouettes (128)… En l’absence de grandes casernes modernes, on recense les maisons pouvant loger de 1 à 5 hommes (2 198), les écuries pour moins de 5 chevaux (64). Au total, la ville peut fournir un logement ordinaire à 4 620 hommes et 1 114 chevaux. On commence à réfléchir à l’approvisionnement en eau potable. Pour l’instant, elle provient de 6 fontaines, 11 puits publics, 771 puits particuliers, 1 citerne militaire et 10 citernes particulières.

Les denrées stockées chez les habitants sont évaluées : 7 500 quintaux de blé ou farine, 2 850 hectolitres d’avoine, 55 quintaux de riz, 8 000 de sel, 70 de lard salé, 170 de pommes de terre, 2 200 000 litres de vin, 38 000 d’eau de vie, 7 000 litres de cidre et 2 000 de bière. Angers dispose de 45 000 stères de bois pour se chauffer, 220 quintaux de charbon (il n’y a pas de provision de tourbe), 880 quintaux d’huile, 2 000 de chaux, 1 050 de plâtre. En matériaux de construction, 5 000 briques sont disponibles, 1 200 poutres de chêne, 450 de sapin, 1 400 madriers de chêne et autant en sapin, 20 millions d’ardoises de diverses qualités (pas de tuiles). Pour ce qui est des métaux, 14 000 quintaux de fers coulés sont mentionnés, 18 000 de fers battus, 15 de fil de fer, 90 de fer blanc, 550 de plomb, 30 d’étain et 75 de cuivre. Angers, pays de corderies, aligne aussi 2 800 quintaux de cordes.

La Haute-Chaîne à Angers, dessiné d’après nature et lithographié par Dagnan, 1829. Voyage pittoresque sur les bords de la Loire composé de 40 vues, n° 24. Archives municipales Angers, 2 Fi 670.

L’économie à Angers en 1825

Ce n’est pas tout. Le grand tableau statistique énumère ensuite le foin, la paille, la laine et le chanvre, le coton, les draps bleus, les draps d’autres couleurs, la toile de chanvre, de lin et de coton, le cuir…, mais aussi les fusils (1 150), pistolets (170) et sabres (700) possédés par les habitants. Viennent ensuite les industries : 10 tanneries, 18 corderies, une fabrique de coton (170 ouvriers), 2 fabriques d’indiennes, 6 d’huile, une de plomb de chasse, 3 amidonneries, 1 salpêtrière, 1 moulin à eau, 9 moulins à vent (et 42 moulins « très à proximité d’Angers »). Une grande fabrique de toiles à voile (Joubert-Bonnaire) emploie 2 270 ouvriers, dont 2 000 femmes à l’extérieur de la ville. Une note synthétique sur le commerce et l’industrie est annexée au tableau :

« La situation d’Angers, presque au confluent de trois rivières et au point de jonction des grandes routes de Paris à Nantes, par Tours et Le Mans, donne à son commerce un avantage immense. Toutefois, la difficulté d’y établir des magasins à défaut d’emplacement, le mauvais état des quais, la disposition gênante des rues et la privation d’un port d’embarquement commode, etc. s’opposent à la prospérité qu’elle pourrait tirer de sa position heureuse. Le vin, le chanvre, les graines oléagineuses, le blé et autres céréales sont autant de richesses de la contrée, mais l’ardoise est une des plus fortes branches du commerce […]. Les neuf carrières de l’arrondissement d’Angers, toutes à proximité de la ville, occupent en ce moment 1 790 hommes, 307 enfants, 453 chevaux, 117 ânes et fournissent 82 010 000 d’ardoises en six qualités qui, rendues de 6 à 28 francs le mille, produisent en recette 1 720 740 francs […]. Parmi les manufactures les plus anciennes et les plus florissantes de la ville et même du département, on désigne avec avantage celle de toile à voile dirigée par messieurs Joubert-Bonnaire et Giraud, très importante à cause de ses fournitures à la marine et à la guerre. »

Vue panoramique vers le Grand Pont et la Doutre, dessin de Julie Dubois, 1832. Musées d’Angers. Reproduction Robert Brisset, 9 Fi 2420.
Ardoisières de Saint-Léonard, aquarelle, début XXe siècle. Archives municipales Angers, 3 Fi 299.
Essai de statistique du département de Maine-et-Loire, par Sourdeau de Beauregard, 1839. Archives municipales Angers, 8° 969.

Essor du mouvement statistique

Le mouvement statistique est bien lancé. Il donne lieu désormais à la publication d’ouvrages : Projet de statistique […] du département de Maine-et-Loire, par Millet de La Turtaudière en 1832 ; Essai sur la statistique industrielle d’Angers, par Vincent en 1834 ; Essai de statistique du département de Maine-et-Loire, par Sourdeau de Beauregard en 1839 ; Statistique du département de Maine-et-Loire, par le même auteur, en 1842.

Pour 1841, 1846, 1866, les Archives municipales conservent de grands tableaux statistiques qui dressent en profondeur un état de la ville et de ses habitants. C’est en 1866 que le tableau se fait le plus riche. Extrayons-en quelques éléments, pour compléter le portrait de la ville. Sur une population de 54 791 habitants, 42 173 sont des Français nés dans le département, 10 724 nés ailleurs en France, 53 naturalisés français. Les étrangers sont surtout des Anglais, Écossais et Irlandais (118), Allemands, Autrichiens et Prussiens (101), Belges (52), Italiens (41) et Polonais (24). L’essentiel de la population est catholique (53 258), 60 habitants sont calvinistes, 8 luthériens, 20 appartiennent à d’autres cultes protestants. Enfin, on n’a pu constater le culte de 1 445 personnes.

Les habitants infirmes sont signalés : 2 aliénées, 34 hommes et 65 femmes sont classés dans la case des « idiots et crétins », 44 sont aveugles et 61 sourds et muets. Sur la population totale, 14 604 ne savent ni lire, ni écrire, soit près de 27 % des habitants. Les tranches d’âge les plus représentées sont les plus jeunes : 14 892 personnes ont moins de 36 ans. Toutes les activités sont détaillées de manière fine, depuis les jardiniers-pépiniéristes jusqu’aux filles publiques. 24 964 habitants travaillent dans l’industrie, 8 696 dans l’agriculture, 5 234 sont commerçants, 4 280 font partie des professions libérales, 1 568 sont ecclésiastiques et 10 049 sans profession, dont 6 992 femmes. Il y a encore en ville un cheptel de 590 bovins, 144 ovins, 199 porcs, 22 chèvres et… 23 ruches d’abeilles « en activité ».

Angers en 1863, par Abel Duveau. Archives municipales Angers, 1 Fi 1684.
Statistique de la Ville d’Angers, 1866. Archives municipales Angers, série F.