Le premier verre à vin d'Anjou

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 360, février 2012

Le vin de Bordeaux a son verre, le Bourgogne et le vin d’Alsace aussi, le Champagne en a deux : pourquoi le vin blanc des coteaux d’Anjou, l’un des meilleurs de France, d’un caractère si spécial, n’aurait-il pas le sien ? L’Anjou viticole des années 1900 en rêve.

Le premier à lancer l’idée est André Gilles-Deperrière, président de la Société des Amis des Arts et du comité de Maine-et-Loire pour le Touring-Club de France, lui-même propriétaire récoltant à La Possonnière. Appuyée par Raymond Brunet, rédacteur en chef de la Revue de Viticulture, l’idée fait son chemin.

Ouverture d’un concours

L’Union des Viticulteurs de Maine-et-Loire décide la création d’un verre le 2 avril 1914, lors de sa réunion à son siège du Grand-Cercle, rue Saint-Blaise. Un concours est ouvert, doté de trois prix. Le programme imposé est simple : forme inédite et pas trop fragile, capacité d’environ douze centilitres, élégance, facilité de lavage et surtout aptitude à mettre en valeur les qualités du vin d’Anjou. Le verre doit être réalisé pour novembre 1914, date du banquet des Grands Hôteliers à Paris, où il est prévu de déguster quatre grands vins de France, dont le vin d’Anjou. Tout va donc très vite.

Le succès du concours dépasse toutes espérances : plus de trois cents projets sont envoyés, de Lyon, du Val de Loire, d’Avignon, Clermont-Ferrand, Poitiers, Paris. Beaucoup proviennent du Nord de la France. Dans plusieurs écoles des beaux-arts, à Nantes, Tourcoing…, les professeurs le proposent comme sujet d’étude aux élèves. Parmi les concurrents figurent le poète et artiste Marc Leclerc, Angevin de Paris, et le conservateur du musée Pincé, Adrien Recouvreur, d’origine lorraine. C’est ce dernier qui développe le mieux la philosophie du verre à vin d’Anjou.

Caractère de l’Anjou

De quoi doit-on s’inspirer ? Du caractère de la province, de la précieuse « liqueur » et de son parfum.

« Or, l’Anjou est essentiellement féodal. Une forme altière, aristocratique, s’impose. Une ampoule haut montée, avec un regain de modernité […] Le brillant et mobile soleil qu’elle doit faire valoir et contenir ne permet pas d’ornementation. […] Son parfum doit permettre à l’organe olfactif une discrète exploration. Il y faut donc une ouverture suffisante, mais un peu resserrée. »

Après avoir cité Adrien Recouvreur dans son rapport, le docteur Paul Maisonneuve, secrétaire du jury, poursuit :

« On ne saurait guère mieux dire. Les mêmes préoccupations hantaient évidemment l’esprit du jury […] puisqu’il a fait choix d’un verre à l’allure simple et noble, assez haut monté, dont la tige droite porte une coupe à fond plat et large, d’où les parois s’élèvent en s’inclinant légèrement en dedans, de manière à en rétrécir quelque peu l’orifice. […] Le fond, large et plat comme une glace, est éminemment propre à faire valoir, en même temps que la limpidité du vin, sa belle couleur un peu ambrée, qui gagne singulièrement à être vue sous une grande épaisseur. L’orifice un peu rétréci, en concentrant davantage le parfum, permet à l’odorat de mieux saisir les effluves délicats qui montent du précieux liquide… » (Docteur Paul Maisonneuve, L'Anjou, ses vignes et ses vins, 1926-1926).

Couverture de la revue du syndicat d’initiative de l’Anjou, janvier-mars 1920. Arch. mun. Angers.

Fait par et pour le Quart de chaume !

Savoir présenter le vin est un art. Fi donc de l’adage : « Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! » Le jury, composé de personnalités du monde viticole et politique, après plusieurs séances éliminatoires, ne retient que quatorze projets. Le 30 mai 1914, à la suite de longues discussions et d’un vote secret, on ouvre les enveloppes cachetées contenant le nom des trois concurrents choisis. Surprise, le premier prix a été accordé à Louis Mignot, propriétaire-récoltant à Belle-Rive, dans les « Quarts de chaume », à Rochefort-sur-Loire : l’un des meilleurs crus de l’Anjou. Le vin avait inspiré le verre, écrit le docteur Maisonneuve ! Le deuxième prix est attribué à Édouard Joubert, spécialiste des arts de la table, à l’angle du boulevard et de la rue d’Alsace. Le troisième revient à un sculpteur de Tours, E. Jugnet. L’ensemble des projets est exposé salle Chemellier.

Il s’agit alors de procéder à la fabrication. Un comité de patronage du « Verre à vin d’Anjou » est nommé, pour l’aider « à faire son chemin dans le monde ». Parmi les membres, on note le sénateur Bodinier, les députés du département, le président de la Société industrielle, le syndicat d’initiative de l’Anjou, le directeur de la station œnologique de Maine-et-Loire, les syndicats viticoles, le directeur des établissements Bessonneau, les industriels liquoristes angevins Cointreau et Rayer, plusieurs viticulteurs et négociants en vins, les négociants en porcelaines et cristaux Joubert et Rozé. Le comité devra négocier les conditions de fabrication du nouveau verre et assurer sa publicité.

Paul Rozé, 3 rue du Mail, concessionnaire du verre à vin d’Anjou. Arch. mun. Angers, 4 Fi 3314.
Publicité dans le livret de la XIXe foire des Vins de l'Anjou, Angers, 1924. Arch. mun. Angers, varia 287.

Fabriqué dans les Vosges

Las, la guerre retarde de six ans la création effective du verre à vin d’Anjou. Le 9 mars 1919, le comité de patronage nomme une commission exécutive pour reprendre le projet. Des devis sont demandés aux meilleures cristalleries et verreries françaises. À l’ouverture de la 15e foire aux vins d’Anjou, salle Chemellier, en janvier 1920, le docteur Maisonneuve fait part des grandes difficultés pour obtenir sa réalisation. Louis Mignot a tenté d’obtenir quelques épreuves d’essais. Elles ont démontré plusieurs défauts : bords trop épais, fragilité des attaches entre la coupe, la jambe et la base.

En septembre 1920, on annonce que le verre à vin d’Anjou sera disponible dans quelques semaines, à des prix très abordables, chez Rozé rue du Mail et Joubert, rue d’Alsace. À l’automne, tous les Angevins peuvent le voir. Le verre est né ! Il sort des verreries lorraines de Portieux, dans le département des Vosges. 2 000 sont en vente, 8 000 en voie d’exécution. Prix : 20 francs la douzaine. L’édition de luxe, en cristal fin, n’a cependant pu être exécutée jusqu’ici par aucune cristallerie, note la revue Le Pays d’Anjou. Son prix de revient est trop élevé.

En 1925, le verre à vin d’Anjou a conquis tous les suffrages. Sa vente atteint déjà les 100 000 exemplaires. C’est aussi l’année où l’on prépare la bouteille à vin d’Anjou…

Au début des années 1970 naît le verre à vin d’Anjou « monstre », d’une contenance de 82 cl, soit plus d’une bouteille ! Initiative du négociant en arts de la table Jean Rocher, qui le fait réaliser dans une autre verrerie lorraine, la cristallerie de Vannes-le-Châtel (Meurthe-et-Moselle), ce verre sert lors de l’intronisation du prince Charles d’Angleterre parmi les chevaliers du Sacavin d’Anjou. Séduit, il en fait acheter un exemplaire.

 

Album relié par André Bruel, à reliure parlante, offert au président de la République Albert Lebrun lors de la fête des Vins de France à Angers, 3-6 juillet 1937. Arch. mun. Angers, coll. Raymonde Laiyet, 58 J.
Publicité, annuaire de Maine-et-Loire Siraudeau, 1946. Arch. mun. Angers, 17 AN.
Étiquette pour un « Coteaux du Layon ». Coll. part. Arch. mun. Angers, 45 Num 43.