Le premier recensement nominatif

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, Conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 415, avril 2018

Pour faciliter le logement de ses troupes, Louis XV prescrit le 1er mars 1768 la numérotation des maisons dans toutes les villes du royaume. Le 22 février 1769, le conseil municipal décide de faire numéroter « toutes les maisons sans réserve, tant de la ville que des fauxbourgs et environs incessament ». Sans qu'il soit jamais question d'un recensement dans les délibérations du corps de ville, l'opération s'accompagne d'un état nominatif de tous les habitants.

Délibération du conseil municipal décidant de faire numéroter toutes les maisons. Archives municipales Angers, BB 122, f° 166 v°.

Rapidité

Le travail est effectué rapidement entre le 1er mars 1769, ainsi qu'il est porté sur la première page du document, et le 11 juillet de la même année. De l'hôtel de ville (n° 1) à la dernière maison dans le faubourg Saint-Nicolas (n° 4116), toutes les habitations sont numérotées en continu. Le numérotage n’a pas tenu compte des paroisses et les numéros d’une même rue ne se suivent pas toujours, en particulier pour les rues très longues comme la rue Saint-Laud. Les données, sans doute recueillies sur feuilles volantes, ont été recopiées sur un formulaire pré-imprimé formant au total onze fascicules grand in-folio de cinquante feuilles chacun. Le document n’est pas titré Recensement de la population, terme moderne encore inemployé, mais État des numéros de toutes les maisons, sans réserve, de la ville et fauxbourgs d'Angers. Il est conservé aux Archives municipales sous la cote II 13 et consultable en ligne sur http://archives.angers.fr

Première page du recensement de 1769. Archives municipales Angers, II 13.

Le territoire recensé correspond aux seize paroisses proprement urbaines de la ville, non assujetties à la taille. Six d'entre elles ont une partie importante de leur territoire en pleine campagne (Saint-Nicolas est même exclusivement rurale), mais elles sont pourtant exemptes de taille et entièrement recensées, à l'exception de Saint-Laud dont la partie "campagne", taillable, est laissée de côté. Une dix-septième paroisse, Saint-Samson, quoique formant un faubourg très peuplé, n'est pas considérée comme urbaine. Elle est donc soumise au paiement de la taille et n'est pas recensée avec le reste de la ville.

Un document remarquable

Les renseignements sont répartis en huit colonnes : numéro des maisons, noms des habitants avec indication de leur profession et de leurs liens de parenté (en distinguant propriétaires, principaux locataires et sous-locataires), nombre des maîtres, des enfants de huit ans et au-dessus, des enfants de moins de huit ans, des facteurs ou compagnons, des domestiques. Une colonne est réservée aux observations, offrant des précisions plus fines : état de pauvreté de certains habitants (« pauvre », « très pauvre »), de santé (« paralytique », « sa femme a un cancer »), situation de famille (« le mary ne vit point avec sa femme ») …

La population d'Angers - évaluée au XIXe siècle par C. Port à 30 000-35 000 habitants alors que le recensement était perdu - a pu enfin être connue précisément : 25 044 habitants, ce qui donne une densité de population intra-muros, pour 115 hectares, d'environ 147 habitants à l'hectare, dans la moyenne basse des villes européennes du XVIIIe siècle. La partie proprement urbaine compte seulement 21 567 habitants (ville et faubourgs). Le reste des habitants demeure dans la partie « campagne ». Certains quartiers sont très densément habités, comme le port Ayrault, où 56 locataires sont recensés au numéro 372.

Le recensement n’est pas tout à fait complet. Les soldats en garnison n’y sont pas dénombrés, ce qui n’est pas trop grave. On les classerait aujourd’hui dans les doubles comptes (population variable, comme celle des étudiants). D’une façon générale les domestiques ont été sous-estimés. En effet, ceux des familles parties à la campagne ne sont pas comptés (173 au total). Les Ursulines n’ont pas voulu dire combien de domestiques elles employaient et ceux de l’abbaye du Ronceray ne sont pas recensés. Par ailleurs, les résultats de la colonne « enfants au-dessous de huit ans » doivent être pris avec précaution, les jeunes enfants étant fréquemment mis en nourrice à la campagne. Enfin, l’étude comparée du recensement de 1769 et de la capitation de la même année menée par Jacques Maillard a fait apparaître que 120 chefs de famille ont été oubliés.

Numéro 262, indication sur la manière de recenser. Archives municipales Angers, II 13.
Faubourg Saint-Michel, « au bout de la cour : Propriétaire : M. Portier notaire. Principal locataire : deux officiers de carabiniers. » En observation : « Il ne falloit pas compter ces deux officiers de carabiniers et leur domestique au rang des habitans de la ville puisque (et à bien plus forte raison) on n’y a pas compris les officiers ni les cavaliers de la maréchaussée ci-dessus ».

Le tableau d’Angers

Ces quelques défauts mis à part, de nombreuses études, démographiques et sociales, peuvent être alimentées par un document aussi riche. On comptabilise 9 543 actifs, auxquels il faut ajouter environ 100 à 150 apprentis, qui ne sont pas indiqués par le recensement. Les inactifs représentent 504 bourgeois et 149 nobles. Près de 35 % des actifs sont des femmes. Elles sont nombreuses dans l’industrie textile, l’habillement et la domesticité. En 1769, avec 1 652 ouvriers, l'industrie textile constitue la principale activité industrielle de la ville. Les recenseurs ont toujours indiqué avec précision les professions, distinguant par exemple « charpentier en bateau » de « charpentier couvreur », ce qui permet une étude très fine des métiers. Il est possible de dessiner une géographie des métiers, souvent concentrés dans des rues spécialisées : les bouchers rue de l'Écorcherie, les tanneurs rue de la Tannerie, les poêliers d'étain rue des Poêliers, les aubergistes dans les faubourgs et les grandes rues de passage. Les Angevins ne sont pas très riches, sauf exception. En croisant les données fournies par le recensement et les registres de la capitation, on découvre que 29 % sont trop pauvres pour être imposés.

Les enfants de moins de huit ans recensés (3 618), les domestiques (2 131), les personnes hospitalisées (1 350), les ecclésiastiques (505), séminaristes (227) et étudiants (483) composent une bonne partie de la population angevine. Les établissements religieux sont très nombreux, mais peu peuplés. L’abbaye Saint-Aubin emploie douze domestiques pour 18 moines. La propriété ecclésiastique est importante : l’Église possède 16 % des maisons et loge 3 967 personnes, soit près de 1/6e de la population. En tête des propriétaires ecclésiastiques, loin devant les abbayes qui n'ont que 99 maisons, les chapitres canoniaux sont riches de 279 immeubles. Les établissements de bienfaisance (hôtel-Dieu, Hôpital général, hôpital des Incurables, mont de piété), le corps de ville et le roi possèdent 103 maisons.

L’étude des domestiques permet de corriger les mémoires du temps. Alors que François-Yves Besnard, dans ses Souvenirs d’un nonagénaire, indique que ceux-ci étaient assez rares, on s’aperçoit que de nombreuses familles en ont quatre ou cinq, quelquefois plus. Quant à l’évêque, il en avait onze à sa disposition ; l’abbesse du Ronceray, sept. Les indications « en campagne » donnent un autre aperçu du train de vie des Angevins. Beaucoup, non seulement dans la noblesse et la magistrature, mais aussi dans la bourgeoisie marchande, ont une ou plusieurs propriétés à la campagne. Sitôt terminées la Fête-Dieu et la grande foire de huit jours qui la suit, ceux qui vivent de leurs rentes quittent la ville pour la campagne. La dernière partie du recensement, réalisée après la Fête-Dieu, témoigne des moeurs de l'époque.

Le premier immeuble recensé, l’hôtel de ville. Gravure sur cuivre, dernier tiers du XVIIIe siècle. Musées d’Angers, don de Guy Massin Le Goff.

Rareté

Ce premier recensement est un document d’autant plus précieux que les dénombrements nominatifs sont rares sous l’Ancien Régime. L’un des premiers est celui de la Savoie pour 1561. Valenciennes et Douai ont été recensées à l’initiative de Vauban entre 1676 et 1686, ce qui a inspiré les mêmes opérations pour Dunkerque, Gravelines, Bergues, Furnes, Bourbourg et Lille. Les recensements préparés en 1697-1699 sur prescription du contrôleur général des finances Louis Phélypeaux ont disparu pour la plupart. Seuls les résultats sont connus, publiés en 1709 par Claude-Marin Saugrain, dans son Dénombrement du royaume. La Corse dispose d’un excellent recensement effectué à la suite du rattachement à la France (1769-1771). Il faut attendre la Révolution pour disposer des premiers recensements nominatifs généralisés, mais tous ne sont pas conservés. Il n’y en a pas à Angers avant ceux de 1799, 1800 et 1802, qui sont incomplets. Les premiers recensements quinquennaux angevins sont de 1825, 1831 et 1836, mais toujours incomplets. Les 2e et 3e arrondissements font défaut. Celui de 1841 est le premier complet, après celui de 1769.

Angers en 1776. Plan levé par le géomètre Dubois, gravé par Moithey, ingénieur-géographe du roi. Archives municipales Angers, 4° 866.

Bibliographie :

BERTOLDI (Sylvain), "Un recensement de population en 1769", dans La recherche historique en archives, XVIe-XVIIe-XVIIIe siècles, Paris, Ophrys, 1993, p. 109-114 (Collection Documents-Histoire).

LEBRUN (François), "Angers sous l'Ancien Régime : introduction à l'étude démographique de la population",  Annales de Bretagne, 1974, p. 151-166.

MAILLARD (Jacques), Le pouvoir municipal à Angers de 1657 à 1789, Angers, Presses de l'université d'Angers, 1984, 2 vol, 347 et 287 p. (voir chapitres VII à IX ).