Le premier passage du Tour de France

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 365, juillet 2012

De 1903 - date de la création du Tour de France - à 2004, la grande épreuve cycliste a fait étape quinze fois dans la ville, dix-neuf si l’on compte les simples passages. C’est précisément le cas lors de la première épreuve en 1903 : l’un des contrôles de l’étape Nantes-Paris est installé à Angers. La grande boucle n’est alors fractionnée qu’en six étapes, d’environ 400 km, avec un à trois jours de repos entre chacune d’elles : Paris (départ de Montgeron)-Lyon, Lyon-Marseille, Marseille-Toulouse, Toulouse-Bordeaux, Bordeaux-Nantes, Nantes-Paris (Ville-d’Avray). Pour la première fois, une compétition cycliste se déroule sans entraîneurs.

Annonce de la grande épreuve

Le 19 janvier 1903, pour faire pièce au journal Le Vélo qui organise les courses Paris-Brest et Bordeaux-Paris, Henri Desgrange, directeur du journal L’Auto, annonce une course qui doit être la plus grande épreuve sportive cycliste du monde. Le Petit Courrier relaye l’information à Angers le 21 janvier :

« Notre confrère sportif L’Auto annonce pour le 1er juin prochain une grande course cycliste sur route, dite du Tour de France […]. Cette épreuve monstre sera dotée de 20 000 francs de prix […]. Nous tenons dès à présent à féliciter L’Auto de son initiative hardie, et nous serons heureux de tenir nos lecteurs au courant de tous les détails de cette gigantesque épreuve, surtout en ce qui concerne la sixième étape, qui intéressera tout particulièrement les Angevins, nous en avons la certitude. »

Annonce du premier Tour de France. Coll. part.

Empêcher le « trucage »

Le Petit Courrier revient sur « cette colossale randonnée » les 9 et 28 mars, les 16 et 17 juin, mais les articles consacrés à ce premier Tour ne sont que de petits communiqués peu visibles, à la rubrique sportive. L’Auto-Véloce-Club angevin (AVCA), le Vélo-Doutre angevin (VDA) et l’Union cycliste Ponts-de-Céaise préparent activement le passage des coureurs. L’inspecteur général de L’Auto, Abran, sillonne la France pour organiser les différents contrôles. Il est à Angers le 16 juin et fait au café du Sport, siège de l’Auto-Véloce-Club, place Lorraine, « une causerie sur la gigantesque épreuve du Tour de France » (Le Petit Courrier, 17 juin). Devant les sociétés cyclistes, Maurice de Farcy, président de l’AVCA, Louis Cointreau, vice-président et correspondant de L’Auto, Baudrier-Letourneau, président du VDA, les coureurs angevins René Salais et Léon Durandeau, Abran parle de la suppression des entraîneurs qui rendra plus sportive la manifestation et permettra aux organisateurs d’établir un contrôle plus sérieux sur tout l’itinéraire. « La vaste chaîne de sociétés, dit-il, qui va s’étendre sur le parcours, empêchera les coureurs de truquer ». Comme il n’y a pas de chronométrage, les coureurs devront s’arrêter périodiquement pour signer des feuilles de route indiquant l’heure de leur passage. Des cyclistes joueront les guides dans les agglomérations pour éviter les erreurs de direction. Des commissaires de route seront chargés de la surveillance des concurrents. Louis Cointreau annonce que l’AVCA remettra un prix à celui qui signera le premier au contrôle d’Angers.

Communiqué du 16 juin 1903 dans Le Petit Courrier. Arch. mun. Angers.

Départ de nuit

Le 1er juillet, le départ est donné à 3 heures. René Salais, coureur de l’AVCA, se classe vingtième, accomplissant les 467 km de l’étape en 23 h 42’ 40’’. Quant à Durandeau, annonce Le Petit Courrier du 4 juillet, « il pédale probablement encore ! ». Le lendemain, le journal rectifie : le populaire Durandeau est arrivé trois heures après la fermeture. Il part cependant pour la 2e étape. Salais est handicapé par une blessure à la cuisse, à la suite d’un choc avec une voiture, mais après un arrêt d’une demi-heure, il repart courageusement. « Quant à l’ami Durandeau, note le journal du 7 juillet, nous avons perdu ses traces depuis Avignon où il a passé… juste au moment où on allait fermer le contrôle. Brave Durandeau, va ! » Durandeau n’est pas allé plus loin.

Dans la 3e étape ouverte le 8 juillet, Salais souffre du mistral. « Nous ne savons pas s’il a eu le bonheur d’arriver à Toulouse avant la fermeture du contrôle, mais nous avons suivi dans L’Auto sa course jusqu’à Carcassonne », indique le même journal. À l’époque, il n’y a qu’un seul correspondant de presse pour suivre le Tour… Bonne nouvelle pour les Angevins le 16 juillet ! Salais s’est classé 15e dans la 5e étape Bordeaux-Nantes. Cette fois, le grand jour se prépare pour Angers. Le 18 juillet au soir, les coureurs doivent passer par la route de Nantes, rue Saint-Jacques, boulevards de Nantes, du Château, du Roi-René, de Saumur (boulevard du Maréchal-Foch), s’arrêter au contrôle organisé au café du Sport, place Lorraine, reprendre la route par les rues Ménage, Desjardins, la place André-Leroy, la rue Volney pour gagner Saumur. Le contrôle est dirigé par Louis Cointreau, assisté des sociétés cyclistes, du mécanicien Méhaux et d’Abran. Pour la parfaite régularité de l’épreuve, les sociétés ont échelonné leurs membres d’Ancenis à Saumur et des pilotes doivent se porter à l’entrée de la route de Nantes pour guider les coureurs dans la traversée de la ville. Une dernière réunion a eu lieu la veille, au café du Sport. Salais y est présent !

Le café du Sport à l’hôtel d’Anjou, place Lorraine, vers 1905. Arch. mun. Angers, 4 Fi 2697.

Le passage à Angers

Et le 18 juillet, dès 9 heures du soir, quelques dizaines de spectateurs envahissent la place Lorraine. À 10 h moins le quart, une dépêche signale le passage à Ancenis du peloton de tête à 9 h. À 10 h 25, Abran, qui a donné le départ à Nantes, arrive au contrôle d’Angers. À 11 h 7 précises, le groupe de tête, dans lequel figure Salais – l’honneur est sauf ! – signe le contrôle. Le dernier passe une heure plus tard. Il déclare qu’il a cassé sa chaîne et dû faire 10 km à pied ! Les coureurs roulent toute la nuit sous le ciel étoilé et arrivent au petit matin à Ville-d’Avray, Maurice Garin le premier à 2 h 09, René Salais le 11e, à 3 h 11. Après avoir signé le contrôle, les coureurs se rendent au vélodrome du parc des Princes pour la remise des prix. Ils y pénètrent suivant leur ordre de passage à Ville-d’Avray. Ainsi s’achève cette épreuve « colossale » de 2 428 km à bicyclette ! Le vaillant Salais termine 17e du classement général. Il a effectué 28 h 36’ 54’’ de plus que le vainqueur de l’épreuve, Maurice Garin, en roulant à 19 km/h de moyenne. Une bonne performance, car des 59 coureurs qui ont pris le départ, seuls 21 ont franchi la ligne d’arrivée.

Le 23 juillet, Salais rentre à Angers. Sa première visite est pour Le Petit Courrier qu’il remercie d’avoir signalé ses performances. Dans l’interview, il signale avoir souffert du manque de soins dans la plupart des contrôles où tout était réquisitionné pour le peloton de tête. Courant sur une seule et même machine de sa fabrication, il n’a pas été soutenu par les grandes maisons de cycles qui ont mis au service de leurs coureurs des bicyclettes de rechange à tous moments et les ont fait suivre par des soigneurs en automobile. Ceux qui ne montaient pas des machines de marque étaient abandonnés à eux-mêmes. Le 25 juillet, le journal consacre un portrait à l’« athlète angevin ». Le 31, une belle réception lui est offerte par l’Auto-Véloce-Club au café du Sport. Sous une triple salve d’applaudissements, Louis Cointreau lui remet un objet d’art souvenir de la course. Salais remercie, très ému, et déclare qu’il espère se classer plus honorablement encore dans le Tour de France 1904. Mais il n’y participera plus avant 1908, où malheureusement il doit abandonner la course.

En 1936, Angers est pour la première fois capitale d’étape, grâce aux anciennes relations d’amitié du colonel André Bertin, grand animateur du sport angevin, avec Henri Desgrange. En 1963, la ville connaît sa première étape contre la montre. En 1967 et 1972, elle accueille même le départ du Tour de France, dont le dernier passage remonte à 2004*.

* Voir plus bas le tableau récapitulatif des passages du Tour de France à Angers.

Album du Tour de France 1951, première de couverture. Arch. mun. Angers, 1 I 755.
Album du Tour de France 1951, septième étape, (Rennes) La Guerche-de-Bretagne-Angers, 10 juillet. Arch. mun. Angers, 1 I 755.
Première épreuve contre la montre organisée à Angers, parcours place La Rochefoucauld, 28 juin 1963. Arch. mun. Angers, 1 I.
Macarons destinés aux techniciens et à la presse. Tour de France 1963. Arch. mun. Angers, 1 I.
Tour de France 1972 à Angers, place La Rochefoucauld. Arch. mun. Angers.
Eddy Merckx, vainqueur du prologue du Tour de France 1972 à Angers, le 1er juillet. Arch. mun. Angers.

LE TOUR DE FRANCE A ANGERS


DATES                              ETAPE                                                          VAINQUEUR D'ÉTAPE

18 juillet 1903         Simple arrêt au contrôle lors de la 6e étape Nantes-Paris

23 juillet 1904         Simple arrêt au contrôle lors de la 6e étape Nantes-Paris

31 juillet 1936         19e étape La Rochelle-Angers                   Paul Maye (France)
1er août               Départ de la 20e étape Angers-Vire

20 juillet 1950         7e étape Saint-Brieuc-Angers                   Nello Lauredi (France)
21 juillet             Départ de la 8e étape Angers-Niort

10 juillet 1951      7e étape La Guerche-de-Bretagne-Angers      Hugo Koblet (Suisse)
11 juillet               Départ de la 8e étape Angers-Limoges

9 juillet 1953        Passage simple à Angers, sans arrêt, de la 7e étape Le Mans-Nantes

15 juillet 1954      8e étape Vannes-Angers                             Fred de Bruyne (Belgique)
16 juillet               Départ de la 9e étape Angers-Bordeaux

11 juillet 1956      7e étape Lorient-Angers                          Alessandro Fantini (Italie)
12 juillet               Départ de la 8e étape Angers-La Rochelle

2 juillet 1960        7e étape Lorient-Angers                          Graziano Battistini (Italie)
3 juillet                 Départ de la 8e étape Angers-Limoges

28 juin 1963         6e étape Rennes-Angers                          Roger de Breuker (Belgique)
                          Etape contre la montre à Angers                 Jacques Anquetil (France)
29 juin               Départ de la 7e étape Angers-Limoges

26 juin 1966         6e étape Caen-Angers                              Edward Sels (Belgique)
27 juin               Départ de la 7e étape Angers-Royan

29 juin 1967          Prologue du Tour à Angers                       José-Maria Errandonea (Espagne)
30 juin               Départ de la 1e étape Angers-Saint-Malo

28 juin 1970          2e étape La Rochelle-Angers                    Italo Zilioli (Italie)
29 juin                Etape contre la montre à Angers                Équipe d'Eddy Merckx                              
Départ de la 3e étape Angers-Rennes

1er juillet 1972      Prologue du Tour à Angers                        Eddy Merckx (Belgique)
2 juillet                Départ de la 1e étape Angers-Saint-Brieuc

1er juillet 1975      Passage simple à Angers, sans arrêt, de la 5e étape Sablé-Merlin-Plage

25 juin 1976          1e étape Merlin-Plage-Angers                    Freddy Maertens (Belgique)
26 juin                 Départ de la 2e étape Angers-Caen

8 juillet 1977         7e étape Jaunay-Clan-Angers                     Patrick Sercu (Belgique)
                         Etape contre la montre à Angers                  Équipe d'Eddy Merckx
9 juillet              Départ de la 8e étape Angers-Lorient

2 juillet 1979         5e étape Neuville-de-Poitou-Angers            Jan Raas (Pays-Bas)
3 juillet               Départ de la 6e étape Angers-Saint-Brieuc

9 juillet 2004         6e étape Bonneval-Angers                        Tom Boonen (Belgique)
                           Le 10 juillet, la 7e étape part de Châteaubriant (Loire-Atlantique)

4 juillet 2016       3e étape Granville-Angers                           Mark Cavendish (Gr-Bretagne)
                          Le 5 juillet, départ de la 4e étape à Saumur