Le premier jumelage

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 366, septembre 2012

C’est seulement vers 1950 que le mot « jumelage » apparaît dans le sens « association de deux villes, appartenant à des pays différents, en vue de favoriser entre elles les échanges culturels ». Le premier jumelage est signé en 1950 entre Montbéliard et Ludwigsburg. La Fédération mondiale des villes jumelées est créée en 1957.

Un projet de ville-sœur – puisqu’on ne parlait pas encore de jumelage - avait vu le jour à Angers en 1939 avec la ville anglaise de Birmingham. La politique française était au rapprochement de « deux grands empires […] associés pour la défense d’intérêts et de vérités qui leur semblent à tous deux évidents », suivant le discours du ministère français des Affaires étrangères, du 14 juillet 1939 : union manifestée par le défilé militaire conjoint de troupes anglaises et françaises sur les Champs-Élysées. À la politique, Angers joignait un autre motif de rapprochement, historique : le souvenir des Plantagenêts.

Faste des fêtes anglo-angevines de 1939

Du 22 au 25 juillet 1939, l’union des deux villes est célébrée avec faste durant quatre jours de « Fêtes des amitiés anglo-angevines » placées sous le haut patronage du gouvernement français et de l’ambassadeur de Grande-Bretagne et présidées en grand arroi par le consul britannique à Nantes, le ministre plénipotentiaire directeur des Œuvres étrangères au Quai d’Orsay et le lord-maire de Birmingham en grande tenue d’apparat, tricorne empanaché, cape brodée, long collier en sautoir… Le 22, la ville reçoit les aviateurs britanniques participant au rallye aérien organisé par l’Aéro-Club de l’Ouest. À 21 heures, le 1er régiment de hussards reconstitue, au cours d’une grande fête hippique au Champ de Mars, l’histoire de la cavalerie française de 1635 à 1914. Le lendemain, après la réception officielle à l’hôtel de ville, un mémorial des Plantagenêts est inauguré au jardin du musée Saint-Jean. Le bloc monolithe d’ardoise présente deux écussons en bronze aux armes de Geoffroy Plantagenêt et d’Henri II, œuvre du sculpteur Georges Chesneau.

C’est lors du banquet officiel dans les salons de l’hôtel de ville que se déroule « l’acte de fraternisation » entre les cités de Birmingham et d’Angers. Suivent un grand défilé folklorique des provinces françaises et une garden-party au parc de la Garenne. Une nouvelle fête folklorique, au Champ de Mars, et un feu d’artifice sur la Maine clôturent cette journée mémorable. Le copieux programme des fêtes se poursuit le 24 juillet, par la visite aux tombeaux des Plantagenêts, à Fontevraud, puis par celle du château de Montsoreau. Saumur reçoit la délégation dans son château et ses caves viticoles. Le Cadre noir fait l’honneur d’une reprise. Au retour à Angers, il y a encore festival de musique en nocturne, au jardin du Mail. La dernière journée est consacrée aux visites des châteaux du Plessis-Macé, de Montgeoffroy, de Serrant et au plaisir d’une promenade dans le vignoble. Ces manifestations magnifiques s’achèvent par un grand dîner aux flambeaux dans la salle des gardes du château de Brissac.

Fêtes des amitiés anglo-angevines, 22-25 juillet 1939. Affiche imprimée, 0,98 x 64 m. Arch. mun. Angers, 6 Fi 2678.
Mémorial des Plantagenêts, jardin de l’hôpital Saint-Jean. 30 août 2009. Cliché Sylvain Bertoldi. Arch. mun. Angers, 65 Num.
« Frankreich in Osnabrück, Woche der Freundschaft », 3-10 septembre 1964. Couverture du livret édité par la ville d’Osnabrück. Arch. mun. Angers, 6 D 105.
« Festessen zur Eröffnung der Französischen Woche und der Begründung der Partnerschaft Angers-Haarlem-Osnabrück » : menu du banquet, 3 septembre 1964. Arch. mun. Angers, 6 D 105.

Le projet de ville-sœur tombe malheureusement dans l’oubli avec la guerre. C’est avec l’essor des jumelages dans les années soixante qu’Angers reprend ses contacts internationaux. Dès 1952, le sujet est évoqué dans Le Courrier de l’Ouest, par Pierre Allard. En 1959, le journal du 10 avril titre : « Verra-t-on un jumelage Angers-Canterbury ?  Un jeune professeur d’anglais, M. Michel, enseignant au lycée David-d’Angers et au collège Chevrollier, vient d’en prendre l’initiative. Seize écoliers d’outre-Manche découvrent, grâce à lui, l’Anjou et la France ». Non, le premier jumelage officiel d’Angers ne concernera pas l’Angleterre, mais, en cette période de réconciliation franco-allemande, se tourne vers l’Allemagne, comme pour beaucoup de villes.

Pourquoi un jumelage Angers-Osnabrück ?

En 1964, la ville d’Osnabrück, déjà jumelée avec Haarlem, recherche une ville française partenaire. Le 19 février, le préfet de Maine-et-Loire écrit au maire d’Angers :

« M. le ministre des Affaires étrangères a été informé que la municipalité d’Osnabrück (RFA) avait l’intention d’organiser une semaine française au début de septembre prochain et était désireuse de voir proclamer, à cette occasion, le jumelage de la ville avec une cité française. Les autorités d’Osnabrück souhaiteraient que des propositions de jumelage soient transmises à la municipalité d’Angers, en raison des analogies que présentent les deux cités, tant par leur caractère que par l’importance de la population ».

Comment Osnabrück a-t-elle choisi Angers ? Grâce à la recommandation de l’ambassadeur de France à Bonn. Ce qu’explique le secrétaire général d’Osnabrück dans sa lettre au maire d’Angers du 18 mars, formalisant sa demande :

« La ville d’Osnabrück cherche une ville française pour entrer en jumelage et pour entretenir avec elle des relations amicales. Osnabrück a déjà un jumelage avec une ville hollandaise, c’est la ville d’Haarlem avec laquelle il existe des rapports cordiaux et un échange vif sur tous les domaines, surtout dans les secteurs de culture, de sport et de jeunesse.
Il y a quelque temps le soussigné a été auprès de Son Excellence l’ambassadeur de France, M. François Seydoux de Clausonne, à Bad Godesberg. Dans l’entretien que l’on y a eu, celui-ci a promis de bien vouloir nous aider à la recherche d’une ville jumelée en France. Avant tout il a mentionné votre ville. Nous venons d’être informés par l’ambassade de France que la ville d’Angers prenait en considération de faire un jumelage avec Osnabrück […]. La ville d’Osnabrück qui tient beaucoup à un jumelage français aimerait que la ville hollandaise de Haarlem pût participer à cette relation sur la base d’amitié et de jumelage, puisque cette ville, la cinquième des Pays-Bas, est en même temps un important centre de culture dans la Hollande du Nord et presque située sur le chemin d’Angers à Osnabrück.
Du 3 au 10 septembre, il y aura une semaine française (semaine d’amitié) à Osnabrück. Si à cette date un jumelage pouvait être effectué, cette semaine de fête à laquelle participeront probablement des représentants bien connus de la France et de l’Allemagne, parmi lesquels se trouveront sans aucun doute Son Excellence l’ambassadeur français dans la République fédérale et le premier ministre néerlandais, serait un cadre bien impressionnant pour la conclusion formelle de jumelage. »

« Frankreich in Osnabrück »

Le maire d’Angers, Jean Turc, se montre aussitôt favorable à la réalisation d’un jumelage tripartite. Angers reçoit une délégation d’Osnabrück du 13 au 15 mai. Une réunion de travail étudie le « projet de jumelage soumis à la ville d’Angers par le ministère des Affaires étrangères ». Le conseil municipal du 1er juin donne son approbation. Une délégation angevine, conduite par le maire, visite Osnabrück les 26 et 27 juin. D’autres échanges ont encore lieu pour mettre au point le traité de jumelage tripartite et Jean Turc se rend à Haarlem en juillet. Le 27 du même mois, le conseil municipal d’Angers crée une commission de jumelage et en désigne les délégués : le maire, les adjoints Prosper David, Auguste Lherbette et Suzanne Bouvet, les conseillers municipaux Auguste Chupin, Maurice Machefer, Suzanne Millot et Marie-Françoise Huet-Poisson. Le jumelage tripartite, premier en Europe, est conclu le 3 septembre 1964, au premier jour de la semaine française d’Osnabrück, dans la grande salle de la Paix où fut signé le traité de Westphalie en 1648.

Les Allemands attachaient une grande importance à la semaine française et celle-ci est dignement fêtée. Toute la ville est pavoisée de bleu-blanc-rouge. Les vitrines des commerçants sont ornées de photographies de la France. Plus de trois cents magasins vendent des produits français. La municipalité fait éditer une brochure d’environ soixante pages, avec la liste complète des objets franco-allemands exposés. La Normandie, jumelée avec le Land de Basse-Saxe dont Osnabrück est la capitale, est très présente. Plus de cinq cents Français participent aux festivités : gastronomie, Normandie, Anjou, flânerie, musique, expositions, spectacles… Une fontaine à vin débite d’impressionnantes quantités de… beaujolais. La délégation d’Angers compte soixante-trois personnes, élus, anciens combattants, représentants de diverses professions et la Compagnie Marc-Leclerc.

Un camion a apporté d’Angers des produits angevins : ceintures, bretelles et cravates l’Aiglon ; liqueurs et vins ; cendriers en ardoise ; boîtes d’allumettes de la manufacture de Trélazé ; parapluies Lafarge, bougies du cirier Sourice ; costumes angevins de la maison Faucheux ; un violon du maître luthier Jean Bauer ; des ferronneries d’art de Maurice Machefer et Pierre Giet ; étains de Gras et Étienne ; céramiques d’art de Joël Baudouin ; poteries de Durtal et de nombreuses toiles d’artistes angevins. Parmi les cadeaux offerts par Angers à Osnabrück, une ardoise du sculpteur Maurice Pouzet. Les armoiries des deux cités y sont entourées par la figure de Charlemagne qui régna sur la Basse-Saxe et par un Plantagenêt représenté en chevalier, tenant une truelle à la main, symbole de la paix.

Ardoise gravée par Maurice Pouzet, sur le thème des armoiries des deux villes tenues par un Plantagenêt en chevalier pour Angers et pour Osnabrück, par Charlemagne. 1964. Cliché Adrien Clemenceau, 2011.

Fruits du jumelage

La tonalité des discours de ce 3 septembre 1964 est clairement résumée par les paroles du maire d’Osnabrück, M. Kelch : « L’amitié que nous scellons aujourd’hui avec Angers demeurera. L’alliance de nos deux villes doit contribuer à rapprocher nos deux nations. En outre, le triple jumelage entre Haarlem, Angers et Osnabrück nous fera progresser sur la voie de l’Europe unie et, par là, de la paix et la liberté. » Les quelque 125 jumelages qui existent déjà entre villes allemandes et françaises posent, indique le secrétaire général d’Osnabrück, « la première pierre de l’union des peuples européens et de la coopération de tous les habitants d’Europe ».

Le jumelage est au début affaire de jeunes. Les échanges sont, en priorité, scolaires et universitaires. Première visite dans ce cadre, celle de douze jeunes Angevins de l’École supérieure d’électronique de l’Ouest, en avril 1965. Durant cette année, vingt-six échanges de groupes se font dans les deux sens et cinq cents Angevins se rendent à Osnabrück. Pour renforcer les contacts, expérience inédite, un « ambassadeur » d’Osnabrück - Horst Römer – est employé pour un an au bureau du jumelage d’Angers, à partir du 1er octobre 1965 : le premier d’une longue série. L’année suivante, Angers envoie de la même façon un ambassadeur dans la ville allemande.

Charte de jumelage, 3 septembre 1964. Arch. mun. Angers.

Texte de la charte de jumelage

« Nous, la ville française d’Angers en Anjou, la ville allemande d’Osnabrück en Basse-Saxe et la ville néerlandaise de Haarlem en Hollande du Nord attestons par la présente notre volonté de coopération et d’amitié. En tant que communes européennes, nous avons la volonté de créer autant de contacts humains et culturels que possible dans un esprit de coopération plein de confiance. Notre contribution essentielle consistera en un développement continuel des relations réciproques de ville à ville. Que notre alliance serve la création d’une Europe unie et la sauvegarde de la paix et de la liberté.Cet acte a été signé le 3 septembre 1964, dans la salle de la Paix de l’hôtel de ville historique de la ville d’Osnabrück, à l’endroit même où il y a trois cent seize ans des représentants venus de France, des Pays-Bas et de l’Allemagne, ont traité la première paix européenne. »