Le premier éclairage public

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 349, janvier 2011

Place Sainte-Croix, dessin de Félix Benoist, avant 1843. Les lanternes sont suspendues à des cordes. À droite, la maison d’Adam. Extrait de Tardif-Desvaux, "Angers pittoresque", 1843.

L’idée d’un éclairage public apparaît en France pour la première fois en 1258 dans les prescriptions du prévôt des marchands de Paris, Étienne Boileau : chaque bourgeois est tenu d’éclairer devant sa demeure. Prescription sans suite.

Les plus anciennes mentions d’éclairage public concernent aussi Angers : en 1279, on décide que le Grand Pont (actuel pont de Verdun), qui forme une rue resserrée entre ses maisons, sera éclairé toute la nuit par des lanternes.

Pour le reste de la ville, il faut attendre encore plusieurs siècles, malgré l’insécurité qui règne dans les rues à la nuit tombée. En période de troubles, pendant les guerres de religion, le 27 septembre 1567, la municipalité ordonne de placer une lanterne toutes les six maisons. Elle réitère cet ordre le 10 novembre 1568, pour chaque maison cette fois. Les chandelles doivent être allumées de neuf heures du soir jusqu’à quatre heures du matin.

La ville retombe vite dans le noir. Le souci de l’éclairage ne revient qu’à la fin du XVIIe siècle. Encore ne s’agit-il que d’une mesure fiscale décidée par le roi, qui a grand besoin d’argent pour financer ses campagnes militaires. En juin 1697, pour lever rapidement des fonds, le gouvernement imagine un emprunt forcé sur les principales villes du royaume en imposant l’éclairage public. Le système est simple : Angers se voit attribuer une allocation annuelle de 6 000 livres pour l’entretien de quatre cents lanternes. En contrepartie, elle doit verser 120 000 livres correspondant au rachat de cette somme au denier vingt (20 % d’intérêt) et payer en sus deux sols par livre ! Soit 132 000 livres… Après de nombreux pourparlers, la somme principale est réduite à 90 000 livres par arrêt du conseil du 2 mars 1700, diminution conforme à celle obtenue par la ville de Tours.

Les échevins sont néanmoins obligés de lever un nouvel impôt sur les habitants, à proportion de leurs ressources, y compris sur les privilégiés, noblesse et clergé. Des rôles d’imposition sont dressés, mais les Angevins usent de tous moyens dilatoires pour retarder le paiement de leur « cotisation ». En vain la municipalité demande à être déchargée de l’établissement des lanternes « dont l’usage est presque d’aucune utilité » (20 avril 1700). Des soldats en garnison sont envoyés chez le vice-maire pour hâter la levée de la taxe. La municipalité fait venir des huissiers.

On comprend que les lanternes, allumées à partir du 21 octobre 1697, soient la cible de nombreux actes de malveillance, malgré les « surnuméraires » nommés dans chaque quartier pour veiller à leur bon allumage. Le 27 décembre 1697, le conseil de ville décide d’effectuer des enquêtes publiques sur plainte du procureur du roi « de ce que les lanternes publiques ont été cassées en plusieurs rues de cette ville par des coureurs de nuit et qu’il n’en a peu avoir preuve non plus que contre ceux qui ostent les chandelles et se servent d’artiffice pour les empescher de brûler, même d’un homicide commis dans la personne d’un des six hommes qui avoient été préposez pour alumer les chandelles desdites lanternes » (Archives municipales, BB 101, f° 48). En novembre 1699, une information est à nouveau ordonnée contre des « coureurs de nuit » qui ont brisé plusieurs lanternes.

Quand les Angevins ont enfin acquitté cette taxe, la municipalité obtient un arrêt du roi du 8 mars 1704 lui permettant d’employer à d’autres dépenses - pendant quatre, puis cinq ans - la somme destinée à l’éclairage. Mais les lanternes, éteintes en mars 1704, ne sont pas rallumées…

La ville est à nouveau plongée dans les ténèbres, pour plusieurs décennies. Le 19 septembre 1773, les échevins délibèrent d’acheter douze nouvelles lanternes pour les halles, des lanternes à réverbère cette fois, qui éclaireront mieux. On a fait essai de ce type d’éclairage, où l’huile remplace la chandelle, à Paris, en 1763.

Les nouveaux réverbères sont tellement plus puissants que quatre suffisent à l’ensemble des halles. Les dix autres - car la Ville en a acheté finalement quatorze à l’entrepreneur parisien Renault, douze en cuivre et deux en fer blanc, avec même un baril d’huile - sont placées à différents endroits stratégiques : devant l’hôtel de ville, place du Pilori, rues du Cornet, des Poêliers, Saint-Laud, à la porte Angevine (au carrefour actuel des rues Baudrière et du Chanoine-Urseau), à la porte Chapelière (bas de la rue Baudrière), sur les ponts, rues Parcheminerie et de la Poissonnerie.

 

Lanterne à réverbère. Extrait de Louis Figuier, "L’Art de l’éclairage", 2e éd., Paris, Jouvet et Cie éd., 1887.

La qualité de l’éclairage obtenu donne l’idée de convoquer une assemblée générale à l’hôtel de ville, où chaque paroisse, chaque communauté de métier envoie ses représentants, pour décider « si la ville sera éclairée ». Le projet de règlement pour l'éclairage mis au point par la municipalité insiste sur la sécurité des rues :

« La clarté pendant la nuit est analogue au guet et nécessaire pour completter la sûreté : les officiers municipaux pour procurer de plus en plus l’exécution de la bonne police, consultent les compagnies, corps, communautés et paroisses, et les engagent à délibérer à l’assemblée générale s’il est avantageux que l’on place dans la ville et faubourgs, cent cinquante lanternes à réverbères. Les officiers municipaux ne demanderont et ne solliciteront aucune espèce d’impôt quelconque, et payeront les prix des réverbères. Les habitans fourniroient seulement l’huille grasse pour l’entretien des réverbères qui seroient allumés depuis le premier novembre jusqu’au dernier mars […]. De ces cinq mois, on peut en diminuer plus d’un mois pour les nuits où la lune éclaire suffisamment […] » (Arch. mun., BB 126, f° 48, 4 décembre 1773).

Arrêt du Conseil d’État pour l’entretien de 150 lanternes à réverbère, 12 février 1785. Arch. mun. Angers, CC 235.

L’assemblée générale du 10 décembre 1773 conclut à l’éclairage de la ville, à l’exception des députés de sept paroisses et de ceux des juges-consuls qui votent contre. Cent soixante-cinq réverbères en fer blanc sont livrés par le même Renault en mai 1774, mais on diffère leur installation, au motif que la ville n’a pas besoin d’être éclairée en été. Le plus grand nombre reste finalement dans les greniers de l’hôtel de ville, car l’intendant de la généralité refuse obstinément d’homologuer la délibération de la municipalité, au prétexte que les revenus de la ville ne sont pas suffisants pour faire face à toutes les dépenses… C’est seulement le 10 avril 1784 qu’il engage les échevins « à reprendre, sans différer, le projet d’illuminer cette ville », illumination « utille à la police et désirée du militaire ». Les réverbères sont enfin allumés le 1er novembre 1785. En 1789, ils sont cent quatre-vingt quinze. Depuis lors, les nuits angevines n’ont plus été tout à fait noires.

 

Le Grand Pont, dessin de Félix Benoist, avant 1843. Les réverbères à huile suivant le système de la fin du XVIIIe siècle subsistent encore. Extrait de Tardif-Desvaux, "Angers pittoresque", 1843.