Le premier aérodrome

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 387, janvier 2015

Le 16 mai 1914 est officiellement inaugurée la « halte d’atterrissage » d’Avrillé, dite aussi « champ d’aviation », premier aérodrome angevin.

Sa création est due à l’initiative privée de grands industriels et commerçants - oeuvrant au sein de l’Aéro-Club de l’Ouest, fondé en 1907 – avec le soutien de la municipalité. Une « déception automobile » en forme le point de départ. Un comité s’était créé en 1908 autour du président du Syndicat d’initiative de l’Anjou, Henry Cochard, pour organiser un circuit automobile de l’Anjou, où se disputerait le Grand Prix annuel de l’Automobile-Club de France. Les constructeurs automobiles refusant d’y participer, il faut renoncer au projet…

René Gasnier, portrait extrait du livre d’Alex Gatine, Cinquante ans d’aviation en Anjou, 1908-1958. Premiers vols de René Gasnier.
Le biplan de René Gasnier, n° 3, dans la grande salle du musée d’archéologie à l’hôpital Saint-Jean, donné par Pierre Gasnier au musée en 1914. Arch. mun. Angers, 4 Fi 2108.

Trouver un terrain pour le Grand Meeting d’aviation de 1910

Maurice de Farcy, inlassable promoteur des innovations techniques et du sport à Angers, les frères René et Pierre Gasnier, l’industriel Julien Bessonneau fils… ont alors l’idée d’organiser un meeting d’aviation, avec - grande nouveauté - une course d’aéroplanes de ville à ville. Depuis août 1908, René Gasnier effectuait avec succès des essais de vol sur des aéroplanes de sa construction, dans les prairies de la Haye-Longue, près de Rochefort-sur-Loire. Le comité d’organisation du circuit automobile se transforme en comité d’aviation, présidé par René Gasnier. Le 8 février 1909, le conseil municipal donne son aval à l’épreuve aéronautique et la dote de 25 000 francs. Il fallait désormais trouver un terrain. Dans sa lettre au conseil municipal, Maurice de Farcy avait indiqué que l’épreuve devait se dérouler dans un rayon maximum de cinq kilomètres autour d’Angers, soit au champ de manœuvre d’Avrillé, à l’hippodrome d’Éventard, dans les prés de Balzac ou de Saint-Serge, en Reculée ou même à l’île Saint-Aubin.

De nombreuses visites avaient déjà eu lieu à l’hippodrome d’Éventard, gracieusement mis à disposition par la Société des courses, mais les organisateurs s’aperçoivent que le champ de courses ne permettrait pas à deux aviateurs de paraître en même temps. On faillit renoncer au meeting. Julien Bessonneau, Pierre Gasnier et Victor Dauphin étudient alors le terrain de manœuvre militaire d’Avrillé, créé à la fin du XIXe siècle, et reconnaissent que sa surface de cinquante hectares peut accueillir la piste réglementaire de 1 666,66 m, ainsi que les installations de hangars et de tribunes. De plus, il est proche d’Angers et son accès, par la route d’Avrillé, est facile. De longs pourparlers sont engagés avec l’autorité militaire qui finit par donner son accord devant la ténacité du secrétaire général du comité d’aviation, Julien Bessonneau. Peu après, l’Aéro-Club de France accorde son haut patronage au Meeting de l’Anjou et le 6 mars 1910, ses délégués viennent inspecter le terrain de manœuvre. Leur rapport à la commission d’aviation de l’Aéro-Club de France du 8 mars est favorable. Lors de cette réunion, le brevet de pilote - le n° 39 - est par ailleurs délivré à René Gasnier.

« Plan général du champ d’aviation », [1910]. Arch. mun. Angers, 1 Fi 2552.

Modestes aménagements

Le comité d’aviation est renforcé. Quatre commissions sont confiées aux quatre vice-présidents : les finances à Henry Cochard ; le sport à Maurice de Farcy ; les aménagements à Victor Bernier, président de la Société des fêtes, et la publicité à Louis Cointreau. Le banquier Paul Fortin exerce la charge de trésorier. Julien Bessonneau est assisté de deux secrétaires, Ernest Clairouin et Victor Dauphin. Les bureaux du comité sont installés à l’usine Bessonneau du Mail. Le champ de manœuvre, situé entre le bois de la Perrière et le bois du Roy, n’étant pas entièrement défriché, une compagnie du 6e Génie en abat les arbres et le terrain est aussitôt livré à une équipe de terrassiers sous les ordres d’Edmond Boyer, architecte-paysagiste angevin.

Les aménagements restent modestes et démontables : terrain en herbe traversé en son milieu par le chemin des Raffoux bordé de haies d’arbres, tribunes et tour d’observation en bois, hangars Bessonneau en toile. L’inauguration a lieu le 3 juin 1910, début du Grand Meeting. La manifestation est un immense succès, spécialement le dimanche 6 juin, avec la première course aérienne de ville à ville réalisée en France, Angers-Saumur. Les principaux pilotes de l’époque y participent. L’épreuve est remportée par Martinet sur un biplan H. Farman, avec une vitesse horaire de 81 km.

Le « champ d’aviation » pendant le grand meeting d’aviation de 1910. Arch. mun. Angers, 4 Fi 3183.
Grand meeting d’aviation de 1910. Un aspect du terrain d’aviation. Arch. mun. Angers, 4 Fi 3330.

Nouveau meeting aéronautique, nouvelles améliorations

Dans les mois qui suivent, le « champ d’aviation » continue à être utilisé, tout en servant aux exercices militaires ordinaires. En septembre 1910, l’aviateur angevin Louis du Réau poursuit les essais du biplan construit sur ses plans au grand garage Malinge. Il s’apprêtait à le piloter, quand les soldats en manœuvre sur le terrain s’approchent de lui. « Il fit à ses auditeurs une petite causerie qui se doubla d’intéressantes démonstrations » (Le Cri d’Angers, 18 septembre). En août 1911, le terrain, appelé « Anjou-Aviation » par le journal (idem, 6 août), reçoit son premier aviateur militaire, le lieutenant René de Malherbe, du 14e dragons.

Le Comité d’aviation ne s’était pas dissous. Bien au contraire, il préparait un nouveau meeting pour 1912 : la première course aérienne triangulaire de ville à ville, dotée du Grand Prix d’Aviation de l’Aéro-Club de France. Il fallait améliorer et agrandir l’aérodrome. Le Comité obtient que la Ville d’Angers prenne en location du marquis de Cumont, pour dix ans, la parcelle de six hectares du bois de la Perrière située à l’est du chemin des Raffoux, bordant au nord le terrain de manœuvre de la cavalerie. Cette parcelle sera rétrocédée à l’autorité militaire, moyennant quoi cette dernière accepte de supprimer la double haie du chemin des Raffoux, coupant le terrain d’aviation. Le Comité versera à la municipalité les 5 000 francs du prix de location, tandis que celle-ci offre une subvention de 42 500 francs pour concourir aux frais du Grand Prix.

« Ce léger sacrifice de la part de la Ville, conclut la délibération du conseil municipal, permettra de mettre à la disposition de l’autorité militaire un plus grand terrain pour l’instruction des régiments de la garnison. » (8 mars 1912).

Les conditions atmosphériques des 16 et 17 juin 1912 viennent malheureusement perturber la parfaite organisation de la course et de l’aérodrome, due à Julien Bessonneau et aux frères Gasnier. Le jeune Roland Garros est cependant assez audacieux pour réaliser l’exploit des trois tours Angers-Cholet-Saumur-Angers en 15 heures, sur un monoplan Blériot. Grâce à la générosité du baron de Rothschild, de la Société des machines à écrire Underwood, de la Société des Téléphones, des maison Panhard et Hilairet, des établissements Bessonneau…, le bilan financier de la manifestation est équilibré. La promotion du 1er janvier 1913 de la Légion d’honneur honore René Gasnier. Et le Comité d’aviation, avant de se dissoudre, n’en reste pas là.

Plan des aménagements du « champ d’aviation » pour le circuit d’Anjou de 1912. Le Cri d’Angers, 16 juin 1912.
Circuit d’Anjou Angers-Cholet-Saumur, 1912. Monoplan Morane-Saulnier devant les tribunes. Arch. mun. Angers, 4 Fi 1764.

Le premier aérodrome, à l’initiative de René Gasnier

René Gasnier veut créer à Angers un aérodrome permanent. Le 19 mars 1913, une commission spéciale composée du major de la garnison, du capitaine chef du Génie, d’un officier aviateur venu de Paris, du maire, d’ingénieurs et des président et secrétaire du Comité d’aviation de l’Anjou se rend sur le terrain d’Avrillé pour étudier la possibilité d’organiser une halte d’atterrissage militaire et civile. Suivant ses conclusions, le 23, René Gasnier offre au conseil municipal de créer à Avrillé un « port d’atterrissage pour les aéroplanes ». Ses propositions sont acceptées. Il les confirme dans une lettre du 9 juin :

« J’ai donc l’honneur de vous informer que le Comité d’aviation de l’Anjou remet à la Ville d’Angers :
1 – Un terrain d’une contenance d’environ 1 260 m2, situé en bordure de la route nationale d’Angers à Avrillé et contigu à l’extrémité nord-ouest du terrain de manœuvre
2 – Une somme de 22 000 francs destinée à payer la construction du hangar dont les plans et devis très détaillés ont été dressés par Brot, architecte de la Ville. Ces devis s’élèvent à la somme de 18 527,83 francs. […] Il restera une somme de 3 473 francs au moins, bien supérieure aux 2 000 francs réclamés par la commission des finances pour l’entretien du hangar, dans sa séance du 31 mars dernier. Cet excédent pourrait trouver son emploi dans la mise en place d’une borne de granit, à l’entrée du champ de manœuvre d’Avrillé, en souvenir de la première course de ville à ville, Angers-Saumur, dont le départ a été donné en ce lieu le 6 juin 1910 et qui a marqué une des étapes de l’aviation française. » (délibération du conseil municipal, 13 juin 1913).

Le conseil entérine cette offre le 13 juin. Le 9 septembre, René Gasnier, quoique malade, ne voulant pas retarder l’exécution de cette halte d’atterrissage qui lui tient tant à cœur, quitte son lit pour venir signer à l’hôtel de ville l’acte de cession du terrain offert. Il meurt peu de temps après, au château du Fresne, à Bouchemaine, le 3 octobre, à l’âge de 39 ans. Le même jour, le conseil municipal ratifie la donation et rend hommage à la mémoire du pionnier de l’aviation en Anjou.

Un aérodrome d’abord militaire

Le procès-verbal d’organisation de la station d’atterrissage est adopté au conseil du 3 mars 1914. L’autorité militaire garde la haute main sur le terrain. Le hangar d’aviation sera mis à la disposition des aviateurs civils et militaires, mais ces derniers conserveront un droit de priorité. L’armée pourra prendre possession du hangar le temps qu’elle estimera nécessaire, sur simple avis adressé à la municipalité. Dans le cas où celle-ci cesserait d’assurer l’entretien, le gardiennage et la liaison téléphonique du hangar, il reviendrait, ainsi que le terrain offert à la Ville, au ministère de la Guerre. En contrepartie, l’armée s’engage à faciliter les aménagements du champ de manœuvre en avant du hangar : on dressera un plan d’atterrissage qui sera plâtré afin que les aviateurs l’aperçoivent de loin. Pour atterrir, ils devront décrire deux cercles au-dessus du hangar, avant d’opérer leur descente. Ce signal permettra d’évacuer le terrain s’il est occupé.

Ces dispositions témoignent des débuts « rustiques » de l’aérodrome… Le hangar est construit en mars 1914 sur les plans de l’architecte René Brot. Il est fermé par deux portes à coulisse de système Bessonneau qui se rabattent sur les côtés. À l’arrière, un petit logement destiné au concierge a été ajouté. Enfin, le 16 mai, le « champ d’aviation » est officiellement inauguré.

« Ce fut dès 4 heures, sur la route d’Avrillé, un beau défilé de piétons, d’escadrilles cyclistes, d’autos de maître et de louage, de simples voitures. À 5 heures, ce fut la foule, la bonne foule des dimanches, où l’on ne compte plus les femmes, les enfants de tous âges. […] On se serait cru aux heures frémissantes du premier meeting d’aviation. » (Le Cri d’Angers, 24 mai).

Dans son discours, Pierre Gasnier, nouveau président de l’Aéro-Club de l’Ouest, déclare :

« J’ai l’honneur de remettre à la Ville d’Angers ce hangar qui pourra servir d’abri à nos aéros militaires et civils. Ce bâtiment est la continuation de l’œuvre entreprise depuis plusieurs années par l’Aéro-Club de l’Ouest d’Angers. »

Le hangar fixe de la « halte permanente d’atterrissage » d’Avrillé en cours d’achèvement, dans "L’Ouest", 31 mars 1914.

Après la première guerre mondiale, l’aviation civile s’impose lentement à Avrillé. Des perspectives sont déjà ouvertes en 1919 : « Angers-Paris en une heure », titre le journal L’Ouest du 10 avril. Samedi dernier, un industriel angevin téléphone à Anjou-Aéronautique pour se rendre à Paris dans la journée. Rendez-vous est pris à deux heures « au champ d’Avrillé ». On décolle et… à trois heures et quelques minutes, la descente s’opère sans encombre à Villacoublay.

« C’est là en somme à l’heure actuelle, conclut le journaliste, une vitesse qu’on peut considérer comme un record, mais comme le progrès est incessant, quelles surprises nous réserve l’avenir et à quand Angers-Paris… et retour en une heure ?!! ».