La première bouteille à vin d'Anjou

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 384, octobre 2014

Les vins d’Anjou sont « comme l’humeur de ses habitants, légers et pétillants, d’une saveur incomparable, mais aussi parfois malicieux et perfides envers qui ne sait point affronter leurs caprices avec une suffisante préparation, vins admirables qui méritent une des premières places dans la gamme des grands crus de France », déclarait Henry Coutant dans la préface destinée au catalogue du Salon d’automne 1923, qui a ajouté à son programme une section « Gastronomie », … la « section du neuvième art ».

Le premier concours

Les vins d’Anjou ont leur verre depuis 1920 (voir chronique de février 2012), mais ce n’est pas suffisant. Comme les autres grands crus, ils doivent avoir leur bouteille à eux. Avant même que le verre ne soit créé, la Fédération des viticulteurs de Maine-et-Loire, présidée par le docteur Paul Maisonneuve, lance en mai 1911 un concours pour la conception d’un type de bouteille différent de ceux qui ont été adoptés par les autres régions viticoles. L’attention des concurrents doit se porter sur la forme, la contenance, la couleur du verre, sa solidité et la facilité à placer dans les caves les bouteilles en tas solides. Ce concours se solde par un échec. Sans doute était-il difficile de concevoir une bouteille par le dessin seul, sans pouvoir s’appuyer sur le laboratoire d’une verrerie.

Création des Verreries Mécaniques de l’Anjou

Société anonyme des verreries mécaniques de l’Anjou, vue générale des usines, carte postale vers 1920. Coll. Jean-Yves Justeau, numérisation Archives municipales Angers, 40 Num.

L’Anjou en effet, depuis la disparition des verreries d’Ingrandes et de Saint-Florent près de Saumur, était dépourvu de verrerie. Les bouteilles venaient principalement des verreries du Nord et de Carmaux. Or leur utilisation s’intensifiait avec le développement de la viticulture et de l’industrie des liqueurs. Aristide Justeau, négociant en articles de cave et de viticulture, porcelaine et cristaux, rue Beaurepaire et boulevard du Ronceray, décide de combler ce manque. Il réunit autour de lui un groupe d’industriels connus qui apporte un capital de 500 000 francs. Il y a là Paul Justeau, négociant en droguerie et peintures ; Boulvert, patron des Grands-Moulins ; Bessonneau, le grand industriel du textile et des câbles métalliques ; Frémy et Cointreau, liquoristes ; les négociants Martin-Rondeau et Pouplard… En juillet 1913, les Verreries Mécaniques de l’Anjou naissent sous la forme d’une société en commandite simple, transformée en société anonyme au capital de 1 200 000 francs en 1920. L’usine s’élève dans le quartier Saint-Serge, chemin du Doyenné, non loin des mines de fer. Ce n’est pas une mince affaire que de monter les fours, se procurer les matières premières, choisir et installer les machines, rechercher une main-d’œuvre spécialisée.

Les premières bouteilles fabriquées sont livrées en juillet 1914, mais la guerre éteint les fours. L’activité reprend en 1919 et monte en flèche : la production est d’environ 14 000 bouteilles par jour en 1920, de 24 000 en 1924 avec 200 ouvriers et employés. Les bouteilles sont de toutes formes et tous modèles. Les Verreries travaillent aussi bien pour les vignobles bordelais, bourguignons et angevins, pour la limonade, la bière, les rhums, les liqueurs Cointreau, Marie-Brizard, pour les eaux-de-vie de Cognac, le Byrrh…

De longues recherches

Sans doute aiguillonné par le docteur Maisonneuve, Aristide Justeau lance tout de suite son laboratoire sur l’étude d’une bouteille à vin d’Anjou. Il y faut bien des essais, d’abord pour trouver le secret de la belle couleur feuille morte - celle qui assure le mieux la conservation du vin, en empêchant certaines fermentations secondaires - puis pour mettre au point une sorte de verre suffisamment résistante, enfin pour concevoir la forme originale qui identifie parfaitement le vin d’Anjou.

Aristide Justeau, fondateur des Verreries Mécaniques de l’Anjou, huile sur toile par Paul Audfray, 1930. Archives municipales Angers, fonds Paul Audfray, 80 Fi.

Un verre d’une « extrême solidité » est d’abord élaboré et sa marque déposée le 24 mai 1921 : le verre « Solidex », plus simplement « Versolidex ». La couleur feuille morte l’est à peu près en même temps. Une publicité du 29 janvier 1922 indique, dans le journal L’Ouest : « Bouteilles à vin d’Anjou, teinte feuille morte. Les verreries de l’Anjou possèdent le secret de la belle teinte feuille morte tant appréciée de nos ancêtres pour son heureuse influence sur la qualité et la conservation de nos vins. L’extrême solidité de notre verre Solidex vous donnera entière satisfaction. » Pour la forme de la bouteille, des recherches sont encore nécessaires.

Publicité pour le Versolidex. Archives municipales Angers, 1 J 876.

Acte de naissance de la bouteille Anjou

Enfin, le 27 octobre 1925, l’entreprise dépose au greffe du tribunal de commerce, pour une durée de vingt-cinq ans, les caractéristiques d’une bouteille à vin d’Anjou (L’Ouest, 5 décembre 1925) : « forme, bourguignonne ; contenant, 75 centilitres ; poids, 800 grammes ; teinte, champagne ; fond, piqué ; col, flûte ; bague plate n° 8. Hauteur totale, 315 mm ; diamètre du fût, 35 mm. » Elle porte un écusson en relief, inspiré de celui de la bouteille des juges-consuls d’Angers, au XVIIIe siècle, composé de trois fleurs de lys, surmonté d’une couronne fermée sommée d’une étoile. Au-dessus de l’écusson, entouré de deux branches de laurier, figure le mot « Anjou ». Ce décor, en relief, est posé à l’épaulement. Selon le témoignage de Jean-Yves Justeau, petit-fils d’Aristide, l’écusson entouré de lauriers a été dessiné par l’artiste Henri de Penhoët, d’origine belge, ami de son grand-père.

La bouteille est aussitôt soumise à l’examen d’un jury, présidé par le docteur Maisonneuve et composé de MM. Des Ages, président du syndicat des vignerons des coteaux de Saumur ; docteur Lecacheur, président du syndicat agricole et viticole de Thouarcé ; Richardin, président du syndicat des viticulteurs saumurois et agriculteurs du syndicat d’Anjou réunis ; Bonamy, président du syndicat des viticulteurs de l’Aubance ; Olivier de Rougé, sénateur et président du syndicat des agriculteurs d’Anjou ; le chanoine Urseau, conservateur du musée Saint-Jean ; Adrien Recouvreur, conservateur du musée Pincé ; Valotaire, directeur du musée de Saumur ; le docteur Barot, président du syndicat d’initiative d’Angers ; de Luze, président du syndicat d’initiative de Saumur ; Marc Leclerc, « le barde angevin » ; Henry Coutant, président des Angevins de Paris et Eugène Boré, secrétaire général honoraire du Dîner du Vin d’Anjou.

Le 24 novembre 1925, le jury se réunit au Grand-Cercle du boulevard de Saumur (actuel boulevard du Maréchal-Foch), siège de la Fédération générale des syndicats viticoles de l’Anjou et, après mûr examen, déclare adopter officiellement ce modèle comme logement type du vin d’Anjou.

Maquette au format de mignonnette de la bouteille à vin d’Anjou, fabriquée par les Verreries Mécaniques de l’Anjou. Haut. 13,5 cm. Vers 1925. Archives municipales Angers, 6 Obj 83, don de M. Philippe Justeau.

Première présentation officielle à Paris

La bouteille est présentée à Paris le 4 décembre 1925 par Eugène Boré, lors du 117e Dîner du Vin d’Anjou. Dans son discours (reproduit par L’Ouest, 5 décembre 1925), il loue l’action des Angevins, taxés à tort d’indolence. « Si l’Angevin est réfléchi autant que pondéré, s’il vous paraît lent à suivre un mouvement, c’est tout simplement parce que son excellent bon sens lui fait juger les choses et les gens d’abord, avant d’accorder sa confiance. Sa persévérance ensuite l’amène au but à atteindre, plus sûrement peut-être parce que plus sagement apprécié. Quand on est loin du Paris enfiévré et agité […], on remarque que ce qui vous semble mollesse ou indifférence, n’est bien souvent qu’une apparence cachant une observation aiguë. »


« Ne nous laissons plus influencer par la légende Andegavi molles, parce qu’il est d’autres régions qui s’émeuvent, maintenant, de nos initiatives. […] Un syndicat du Lot-et-Garonne donnait en exemple [dans une revue viticole] à ses adhérents notre Anjou, qui, patiemment, mais avec ténacité, luttait pour faire placer ses vins au rang des grands crus de France. L’auteur de l’article ajoutait : « Prenez modèle sur l’Anjou, ce qu’il fait, ne le feriez-vous pas également ? ». […]
« Vous aurez ce soir même la preuve de cette ténacité dans l’action commune, lorsque je vous aurai dit qu’après bien des tâtonnements, de longues recherches, les Verreries Mécaniques de l’Anjou venaient de soumettre un modèle d’une bouteille spéciale pour l’Anjou. Le jury, nommé pour étudier cette importante création, vient de rendre son jugement et de doter notre vin d’Anjou de sa bouteille, bien personnelle, qui doit sur toutes les tables et dans tous les milieux se faire reconnaître. Sa forme est gracieuse, élégante et discrète, comme il sied à une fille de l’Anjou. »

La nouvelle bouteille à vin d’Anjou est la reine du stand des Verreries Mécaniques à la foire aux vins de janvier 1926. Le journaliste de L’Ouest la signale dans son article du 10 janvier : « Fine, robuste, d’une jolie teinte, elle possède une épaule un peu effacée et son col un peu allongé s’enchâsse à son orifice d’une bague plate fort réussie, c’est ainsi que nous la présente M. le docteur Maisonneuve dans L’Anjou vinicole. Elle a une capacité exacte de 75 centilitres, qui a été reconnue après enquête comme la capacité idéale. » Les établissements Paul Rozé, 3 rue du Mail, déjà concessionnaires du verre à vin d’Anjou, assurent sa diffusion.

Carte-buvard publicitaire pour la bouteille à vin d’Anjou « modèle déposé, officiellement adopté », dépositaire Paul Rozé, 3 rue du Mail, vers 1926. Archives municipales Angers, 1 J 523.
Publicité pour la bouteille à vin d’Anjou, dans Le Pays d’Anjou, bulletin du Syndicat d’initiative de l’Anjou, octobre-décembre 1925. Archives municipales Angers, 182 Per.