L'électronique à Angers : naissance d'une vocation

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi Conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 410, octobre 2017

Angers, capitale française de l’électronique ? Lors de l’inauguration de l’usine Bull, le 10 mai 1963, Le Courrier de l’Ouest écrit du moins : « L’Anjou, première province française de l’électronique » « Cette extraordinaire marche de l’électronique vers l’Ouest » vaut à la région des Pays de la Loire, avec près de 9 000 emplois créés, de se situer, après la région parisienne, « au premier rang des régions françaises de l’industrie électronique ».

Le Courrier de l’Ouest, supplément du 10 mai 1963. Archives municipales Angers, Varia 2308.

Dans un département d’industries traditionnelles issues de la transformation des produits de la terre – ardoise, chanvre, fruits, peaux et cuirs… - l’électronique n’est pas une évidence. Mais à partir des années cinquante, ces industries, bien loin de créer les nouveaux emplois que réclame la croissance démographique, sont en crise et licencient massivement. L’emploi devient la préoccupation numéro 1. Quelles activités de remplacement trouver ?

Le radio-électrique pour commencer

L’Anjou connaît déjà l’industrie électrique et électronique. En juillet 1911, un atelier de fabrication de lampes électriques s’est établi à Saint-Pierre-Montlimart. En 1954, il devient l’une des unités les plus importantes de la Compagnie Industrielle Française des Tubes Électroniques (CIFTÉ). 428 personnes peuvent y produire 6 millions de tubes par an. À Cholet, l’implantation en 1936 de la Société Française Radio-Électrique (SFR, devenue Thomson-CSF) a introduit la fabrication de matériels de télécommunications civiles et militaires.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’électronique est une question qui intéresse. Électricité de France développe à Angers en 1949 son service régional de mécanographie. Christian Corbel s’émerveille, dans l’article qu’il signe pour Le Courrier du l’Ouest du 30 décembre, de sa visite « au pays de la machine électro-comptable ». Le rendement du service régional permet de fournir 18 000 quittances par jour après préparation des états comptables, alors que le travail d’un mécanographe sur machine ordinaire à compter est de 7 à 800 quittances par jour. Il explique comment la carte mère en papier fort de 20 x 20 cm, avec 80 colonnes de chiffres de 0 à 9, fait fonctionner automatiquement des machines IBM qui classent, calculent, traduisent et impriment en clair des états ou quittances définitifs. En décembre 1953 s’ouvre la première exposition consacrée à l’électronique française, au Crédit de l’Ouest, rue Voltaire. Elle est prolongée par la publication d’une « remarquable plaquette » de Robert A. Mallet : Aperçus de l’électronique française (Ouest-France, 29 janvier 1954).

La « conquête » de Thomson et de Bull

Le terrain angevin est donc favorable et Angers présente plusieurs atouts : une main-d’œuvre, souvent féminine, apte à des travaux de finesse ; un cadre de vie agréable, souvent placé en 3e position après la Côte d’Azur et la côte languedocienne dans les préférences des investisseurs ; une situation géographique privilégiée ; un préfet – Jean Morin – une chambre de commerce et d’industrie, un Comité d’expansion actifs, à l’origine de la première zone industrielle périphérique, la Croix-Blanche. Là s’installe en 1956-1957 Thomson, qui, après avoir commencé par la fabrication de rasoirs et d’électrophones, s’oriente vers « l’électronique grand public » : premiers transistors, télévisions.

Thomson, montage d’un sous-ensemble de téléviseurs, années 1960. Archives municipales Angers, cliché Guy Karcher, 45 Fi 11.

Ces atouts se renforcent à partir de 1954, grâce à la politique active de la municipalité en faveur de l’industrialisation. Elle achète cette année-là l’ancienne usine textile Buirette et Gaulard, rue de la Brisepotière, pour la transformer en usine-relais, où de nouvelles entreprises peuvent s’établir à faible coût en attendant de disposer de leurs propres locaux. L’arrivée de Bull en 1960, obtenue de haute lutte, est la marque la plus éclatante de la réussite du New Deal industriel angevin mis en œuvre par la Ville.

Le 10 mai 1963, dans son discours d’inauguration de la dixième usine de la Compagnie des Machines Bull - appelée à devenir la première – Joseph Calliès, PDG de la Compagnie, donne les raisons de l’implantation à Angers d’une unité de production spécialement conçue pour les fabrications électroniques : « Cette ville disposait d’un excédent de main-d’œuvre, d’une école supérieure d’électronique ; elle était reliée à Paris par un réseau ferré qui permettait l’aller-retour dans la journée. À ces éléments favorables, la municipalité sut ajouter des initiatives décisives, non seulement en nous offrant des facilités pour l’acquisition d’un terrain de 20 hectares, plat et admirablement situé [route de Nantes], mais encore en nous proposant pour une installation provisoire jusqu’à l’ouverture de l’usine, le prêt d’un bâtiment industriel inoccupé de 5 000 m2 appartenant à la Ville ».

Usine-relais de la Brisepotière, 9 juin 1964. Archives municipales Angers, fonds Heurtier, 18 Fi 186.

Ce bâtiment inoccupé, c’était l’usine-relais de la Brisepotière. Après le départ de l’entreprise Minitrac, Bull y installe sa division de matériel classique, pour y fabriquer le Gamma 3, le 300, les armoires de recherche documentaire, assurer l’approvisionnement en pièces détachées du Gamma 60. C’est ce bâtiment qui a emporté la décision d’implantation. Cent à deux cents personnes y travaillent dans un esprit de « vraie vie de famille » avant de déménager en juillet 1962 dans le premier hall flambant neuf de l’usine de la route de Nantes en cours d’aménagement.

Usine Bull, entrée et bâtiment administratif, avenue du Général-Patton, mai 1985. Archives municipales Angers, cliché Ville d’Angers.
Calculateur Bull GE 400, vers 1967. Archives municipales Angers, cliché Guy Karcher, 45 Fi 3.

Pour ces implantations, l’environnement électronique de l’Ouest a compté : usines de Saint-Pierre-Montlimart, de Cholet et de Thomson à Angers, déjà citées ; Compagnie Générale des Condensateurs à Tours ; Société Industrielle des Condensateurs à Château-Gontier ; Le Matériel Téléphonique (LMT) et Thomson à Laval ; Établissements Schneider et OHMIC au Mans.

L’École supérieure d’électronique de l’Ouest

Mais ce qui fit d’Angers une ville de l’électronique, c’est son environnement scolaire de ville à écoles et à écoles techniques : Arts et Métiers, École supérieure d’électronique de l’Ouest (ESEO), département électronique du lycée Chevrollier, Centre de formation professionnelle pour adultes, Collège scientifique universitaire. L’ESEO surtout, fondée dès 1956, en même temps que l’on envisageait pour la région angevine cette vocation de l’industrie électronique, a accompagné ce nouveau développement économique et l’a même précédé en ouvrant des perspectives.

« Nous jouons la carte de l’avenir et nous le favorisons », disait son créateur et directeur, l’abbé, puis chanoine Jean Jeanneteau, ingénieur physicien et musicologue. Cet établissement privé, ouvert au sein de l’Université catholique de l’Ouest, devenu l’un des phares de l’enseignement angevin, eut une importance considérable dans la formation du secteur électronique angevin, apportant aux entreprises des ingénieurs formés aux meilleures sources, au sein d’un enseignement au large spectre, tout en restant humaniste. La culture générale n’y était pas oubliée !

Chanoine Jean Jeanneteau, vers 1973, cliché ESEO.
Mgr Mazerat, chancelier de l’Université catholique et le chanoine Jean Jeanneteau, vice-recteur (à droite) accueillent Mgr Louis Collin, 9e recteur de l’Université. 1973. Cliché extrait du Livre du centenaire, Université catholique de l’Ouest, 1976, p. 60.

« Travailler dans le présent, comme si l’on revenait de l’avenir »

Jean Jeanneteau choisit, non pas la formule facile de l’enseignement technique de forme traditionnelle et spécialisée, mais un enseignement général plus profond, exclusif de toute spécialisation hâtive, assurant à l’étudiant des bases qui lui permettraient de suivre l’évolution constante de l’électronique. Il s’agissait de former une mentalité capable de s’adapter plutôt que de former quelqu’un qui sera tributaire d’une technique. « Nous devons, en bons éducateurs, dit-il lors de l’inauguration des nouveaux bâtiments de l’école, rue Merlet-de-La-Boulaye, le 9 mai 1964, être soucieux de vivre dans le présent certes, mais comme si nous venions de l’avenir. »

L’audace, la liberté et l’originalité du programme d’enseignement ont rapidement fait le succès de l’école : 14 étudiants pour la promotion 1956-1957, 365 en 1972-1973 ; 3 années d’études en 1956, 5 années à partir de la rentrée 1971. En 1962, son diplôme d’ingénieur électronicien est homologué par l’État. Ses laboratoires contiennent toute l’industrie électronique en réduction, avec des appareils dont un grand nombre ont été conçus et réalisés à l’école même. Sur l’initiative du chanoine Jeanneteau, les nouveaux locaux de 1964 disposent du premier chauffage central électrique programmé mis au point en France grâce à un « dispatching » électronique. Le directeur n’est jamais à court d’idées. Il forge au fur et à mesure une pédagogie de l’électronique, conçoit de nouvelles machines. En 1961, cinq techniciens de la centrale nucléaire de Chinon arrivent pour un stage de perfectionnement de cinq mois. Ils découvrent une machine à calculer logique, appelée aussi « machine à explorer les hypothèse » et à donner l’ensemble des solutions compatibles avec les données d’un problème posé, inventée et conçue par le directeur et l’un des professeurs.

École supérieure d’électronique de l’Ouest, brochure de présentation, avril 1973. Archives municipales Angers, Varia 1215.
Vue générale des trois bâtiments de l’ESEO, de gauche à droite : le bâtiment de la 5e année, le grand bâtiment d’enseignement des quatre premières années. Devant, le bâtiment administratif, vers 1973. Cliché extrait du Livre du centenaire, Université catholique de l’Ouest, 1976, p. 89.

Pour la formation au premier niveau, Angers dispose par ailleurs de la section radio et électronique du collège, puis lycée Chevrollier, installé dans des bâtiments ultramodernes en septembre 1959 et du nouveau Centre de formation professionnelle pour adulte (CFPA) de l’Arceau, où le « bloc électronique » - l’un des quatre de France - fonctionne depuis septembre 1960 pour former soixante-dix agents techniques électroniciens par an. L’enseignement est dispensé par des ingénieurs détachés auprès du ministère du Travail par le Commissariat à l’énergie atomique. En 1972, l’école privée de la Baronnerie inaugure ses nouveaux laboratoires d’électronique.

Le lycée Chevrollier et le « bloc électronique » du Centre de formation professionnelle pour adultes (CFPA). Le Courrier de l’Ouest, supplément du 10 mai 1963. Archives municipales Angers, Varia 2308.

Cet environnement éminemment favorable et les efforts des pouvoirs publics créent peu à peu à Angers et dans son agglomération une nébuleuse électronique, par décentralisation ou création d’entreprises spécialisées. Artus, spécialisée dans l’appareillage électrique et électronique pour l’aviation et l’armement, s’installe à Avrillé en 1961. La société Mécano Plastique, pour le moulage de pièces de haute précision et la fabrication de moules pour l’enrobage des composants électroniques, s’implante en 1969 dans la zone industrielle d’Écouflant. En 1973, la Société Électronique de l’Ouest, entreprise sous-traitante en électronique professionnelle, est hébergée dans des locaux de la rue Jean-Bodin mis à disposition par la Ville, avant de s’installer route de Bouchemaine.

Une capitale de l’électronique

Motorola, dont le siège est à Chicago, ouvre à Angers en 1974 une usine pour la production d’équipements électriques et électroniques destinés à l’industrie automobile, spécialement des alternateurs et des régulateurs électroniques. Un ancien ingénieur de Thomson crée la SELCO en 1975, Société Électronique de Bel-Air de Combrée, où il embauche Thierry Sachot, aujourd’hui président de la Cité de l’Objet connecté. L’entreprise est à l’origine d’Éolane, dont l’ambition est d’être « le créateur, l’activateur et l’animateur du meilleur réseau de partenaires de l’électronique et des solutions connectées ». C’est actuellement l’un des cinquante meilleurs sous-traitants électroniques dans le monde, avec vingt-quatre sites de production.

Ainsi Angers est-elle devenue une capitale de l’électronique. En 1985, 10 % de l’effectif français de ce secteur y travaille et lorsque le nouveau parc des expositions est mis en service en avril 1985, ce sont deux salons consacrés à l’électronique qui l’inaugurent : le SCIB pour l’électronique de gestion et le SEIPRA pour l’électronique industrielle. Aujourd’hui Thomson, Motorola… ne sont plus à Angers, mais Bull y produit toujours ses supercalculateurs et d’autres entreprises se sont créées. La filière angevine, périodiquement régénérée, rassemble en 2016 7 000 emplois dans le bassin d’Angers. Elle est aujourd’hui fédérée sous le label « French Tech » et tournée vers les objets connectés. En octobre 2017, elle reçoit le 22e forum mondial de l’électronique, le World Electronics Forum (WEF).

Parc des expositions, salons SCIB et SEIPRA, stand de Bull, visite d’Édith Cresson, ministre du Redéploiement industriel et du Commerce extérieur, en présence de Pierre Cointreau et du directeur de Bull, 1985. Archives municipales Angers, 17 Fi.