"Il se laisse raser par sa belle-mère sans crainte, pourquoi ?"

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 278, avril 2004

« Parce qu’elle emploie le rasoir et les lames Fleurance, spécialiste, 7 rue des Poëliers », répond la réclame de 1923…

La « Coutellerie des Poëliers » n’est pas une coutellerie ordinaire : c’est l’un des plus anciens commerces d’Angers, et c’est aussi la seule qui subsiste à Angers depuis la fermeture de celle du boulevard Foch en 1989.

La tradition familiale des « maîtres couteliers » du XXe siècle attribue la fondation du commerce à 1699. Avant la première guerre mondiale, aucune sensibilité historique ne perce dans les réclames. À partir de 1920, l’Histoire vient appuyer le discours publicitaire. D’abord prudemment : « Maison de confiance fondée il y a plus d’un siècle et demi ». Plus hardiment, après 1925 : « Fondée il y a plus de deux siècles ». Enfin, carrément, vers 1927 : « Fondée en 1699 ».

Fondée en 1699 ?

Qu’en est-il ? Les registres d’impositions conservés aux Archives municipales nous renseignent à partir de 1695 : le premier coutelier de la rue des Poëliers, Drouet, n’apparaît qu’en 1708. À partir de 1720, il y a deux couteliers sur ce grand axe commercial : Allard et Brunet. On suit les Allard jusqu’en 1791 : leurs forge et boutique se trouvaient au n° 534 (emplacement de la crêperie « Loriana »), à l’opposé de la coutellerie actuelle. Celle-ci descend donc plutôt des couteliers Brunet, Chesneau, puis Ingan. Comme Brunet paraît avoir pris la suite de la veuve Drouet, la « Coutellerie des Poëliers » pourrait remonter à 1708.

Cette probabilité se transforme en certitude à partir de 1771 : Alexis Ingan travaille au 546. Sa veuve épouse en 1776 ou 1777, Pierre Houdet, un coutelier de la rue des Petits-Murs (au début de la rue Jules-Guitton actuelle) qui cède son affaire au Lavallois François-Nicolas Gaultier, né d’un père coutelier. Une partie de la famille Gaultier s’implante à Angers en 1784. Le jeune « maître coutelier » épouse, le 16 novembre 1790, la fille d’un traiteur, Charlotte Menuau. Il paie patente à partir de 1791 pour une boutique-atelier installée au 547, c’est-à-dire à l’emplacement actuel.

François-Nicolas exerce avec son épouse, « marchande coutelière », jusqu’à son décès en 1845. Les travaux de nivellement de la rue l’ont conduit à faire rebâtir sa maison qui montre toujours, aux linteaux des fenêtres de l’étage, la date de 1840 et les lettres G – M (Gaultier-Menuau). François-Antoine son fils, puis Charles-Louis son petit-fils, prennent la suite. L’atelier s’étendait profondément en arrière de la boutique, sur deux cours, jusqu’à la rue Lenepveu (alors appelée Milton). Le coutelier était alors un artisan-commerçant qui vendait sa propre fabrication : Thiers et le Bassigny (Nogent, en Haute-Marne) ne produisaient pas encore industriellement. Toutes les matières sont travaillées : métaux et bois précieux, nacre, corne, ivoire.

La coutellerie vers 1900. Célestine Philippe, veuve Fleurance, sur le pas de la porte. Coll. part.

Sécateurs, tondeuses, bistouris

Ce qui explique les nombreuses particularités locales, les formes variées des couteaux, hachoirs, ciseaux, tire-bouchons, pinces à épiler, tondeuses à cheveux, sécateurs, serpettes… Les coutelleries étaient nombreuses à Angers, sans se gêner dans leur commerce : quinze en 1855. Le 8 novembre 1857, elles s’entendent sur un tarif des repassages de coutellerie, « arrêté après juste discution entre tous les maîtres couteliers » : 30 centimes pour de grands ciseaux, 25 pour un rasoir, 10 pour un bistouri. La coutellerie fournit les hôpitaux civils et militaires : « Spécialité de lancettes et de bistouris, fabricant de coutellerie et d’instruments de chirurgie. Grand assortiment de bandages et clysopompes (sorte de seringue) », annonce une facture à en-tête de 1862.

Fleurance, Loret, Marzin…

La fille unique de Charles-Louis Gautier ayant épousé le drapier Laurenceau, la coutellerie est cédée à Théodore Fleurance, originaire de Montigné en Maine-et-Loire, vers 1881. Théodore épouse en secondes noces Célestine Philippe, une femme de tête. Veuve en 1894, elle étend considérablement l’activité du magasin, qu’elle dirige jusqu’en 1923. Tous les corps de métiers sont clients de la coutellerie, les tables bourgeoises comme celles des communautés religieuses. Un forgeron spécial est attaché à la production de couteaux tisserands pour l’entreprise Bessonneau. Cointreau commande par dizaines des ciseaux spéciaux pour couper les queues de cerise.

Affiche publicitaire, C. Duvivier, vers 1925 ? En toile de fond, les vignes du vallon de Thouarcé, appartenant à M. Giet, forgeron qui tenait un dépôt de la coutellerie Fleurance. Arch. mun. Angers, 6 Fi 2012, don de M. et Mme Marzin.

Le gendre, Louis-Charles Loret, n’a pas moins le sens du commerce. La coutellerie collectionne les médailles. Lui-même est décoré chevalier du Mérite agricole. Ses inventions pour le jardinage (sécateurs par exemple), l’horticulture, le travail de la vigne, l’apiculture… sont appréciées. Les trois meules de l’atelier, une pour les gros outils, une autre pour les ciseaux, la dernière pour les petites pièces, tournent sans arrêt. Le magasin avait un tel stock de ciseaux, qu’il aurait pu tenir quatre ans sans rien fabriquer. En 1938, Loret part développer une ancienne coutellerie de Nantes. Sa fille Yolande reprend l’affaire, avec son mari André Marzin, qui abandonne l’enseignement des lettres classiques. Le magasin est ouvert tous les jours en continu, de 8 h à 19 h, et même le dimanche matin.

Le métier a beaucoup évolué. Désormais, la coutellerie est surtout dépositaire des grandes marques. L’atelier, avec trois ouvriers encore vers 1960, sert surtout aux réparations et repassage, mais de nombreux apprentis sont encore formés entre 1939 et 1978. Toujours ils remportent les premiers prix. Pour diversifier leurs activités, les Marzin adjoignent à leur commerce la vente des étains, la vaisselle, les cadeaux et les listes de mariage. Le flambeau passe aux Guibert en 1978, puis, en août 2000, à Patrick Bouchard, quatorzième génération peut-être, dixième sûrement, à la tête du magasin.

Je remercie particulièrement M. et Mme Marzin pour les renseignements qu'ils m'ont communiqués sur l'histoire de leur commerce aux XIXe et XXe siècles.