"Chez ma Tante", institution tricentenaire, le dernier Mont-de-Piété de France

Chronique historique

par Sylvain Bertoldi, conservateur en chef des Archives d'Angers

Vivre à Angers n° 226, mai 1999

Une institution tricentenaire

Le Mont-de-Piété d'Angers, le dernier de France, doit fermer le 31 décembre 1999 pour céder la place à un crédit municipal. Durant plus de trois siècles, il a soulagé la misère humaine suivant les intentions de son fondateur, Henri Arnauld.


L'idée du prêt sur gage remonte à la fin du XIIe siècle, mais c'est le moine Barnabé de Terni qui crée le premier Mont-de-Piété de façon durable, à Pérouse, en 1462. L'institution fait florès : d'abord en Italie, puis aux Pays-Bas, en France plus tardivement : Lyon en 1679, Apt en 1674…, Angers et Montpellier en 1684, Marseille en 1696…, Paris en 1778 seulement.

Un nom, deux surnoms

L'expression italienne "Monte di Pietà" indique la vocation de l'institution : montant des fonds utilisés à des fins de charité. Cette appellation officielle s'est doublée plus tard de deux sobriquets : "Ma tante" et "le clou". D'après la tradition, l'expression "Ma tante" serait due à François-Ferdinand d’Orléans, prince de Joinville (1818-1900), troisième fils de Louis-Philippe. Joueur, il aurait été conduit par ses dettes à déposer au Mont-de-Piété une montre en or offerte par sa mère. Comme celle-ci s'étonnait de ne plus la voir, le prince lui aurait répondu : “Elle est chez ma tante !” En fait, ce surnom correspond à la féminisation du mot “uncle” utilisé en anglais dès 1756 pour désigner les prêteurs sur gage, usage provenant des Pays-Bas où l'on disait “Oom Jan” (Oncle Jean).

Quant au "clou", ce terme vient de l'habitude d'accrocher certains objets dans les magasins à des clous, ce qui se pratiquait à Angers dès l'origine, d'après les archives elles-mêmes.

Mgr Henri Arnauld

C'est à la sollicitude de l'évêque Henri Arnauld qu'Angers doit son Mont-de-Piété : suivant l'acte de fondation du 17 juin 1684,

"… ayant avec déplaisir connoissance de la pauvreté et misère de la plus grande partie des habitants et artisans de cette ville et que fort souvent, pour des sommes peu considérables, ils sont saisis dans leurs meubles, lesquels sont vendus en justice et dont les frais en consument une bonne partie du prix…, mondit seigneur, pour les soulager, a dit avoir formé le dessein d’établir en cette ville un mont-de-piété, à l’exemple de plusieurs aultres villes du royaume, par le moyen duquel en prêtant quelques sommes de deniers auxdits pauvres habitants et artisans pour un certain temps, sans en tirer aucun intérêt, on les mette en état de se libérer sans frais et de faire plus facilement subsister leurs familles…".

Mgr Henri Arnauld. Arch. mun. Angers, 3 Fi 35.

La fondation est dotée de 4 000 livres et sa direction confiée aux responsables de la maison des Pénitentes. Le 1er juillet 1684, Henri Arnauld augmente la dotation de 1 500 livres et édicte un règlement précisant que le prêt ne se fait que sur gage de biens meubles (hormis les meubles de bois et les outils de l'artisan). Les sommes prêtées, sans intérêt, n'excèderont pas 30 ou 40 livres. L'ouverture a lieu le 12 juillet, dans deux pièces de la maison du prêtre René Ravard, près du couvent des Augustins (dans la Doutre).

Frais pour l'établissement du Mont-de-Piété

Planches pour un comptoir, coffre-fort, serrure d’augmentation
“Du sapin à faire des tablettes”
Une écritoire de plomb, tables, chaises, bancs, une porte
Deux registres, de l'encre, plume, canif, une aulne, des balances, une balance romaine, un trébuchet, un crochet, un chandelier
Un crucifix, une garniture de cheminée (chenets, pinces, pelle de feu), soufflet
Grand tapis pour le comptoir
“Du clou”, un crochet de fil de fer, des épingles


Un premier bilan du fonctionnement est dressé en présence de l'évêque, du conseil de ville et des institutions judiciaires le 9 avril 1686. Depuis son ouverture, 363 prêts ont été accordés. Le succès se confirme, de sorte que les directeurs des Pénitentes se trouvent surchargés de travail. Les deux institutions sont donc séparées. Autre conséquence : le manque de place et des déménagements successifs : rue Lionnaise en 1699, maison des Tourelles (actuelle rue Beaurepaire) à partir de 1710. D'abord locataire, le Mont-de-Piété achète cet ancien hôtel en 1723. Il s'y trouve encore.

Le chanoine Daburon de Mantelon, huile sur toile. Arch. mun. Angers, photothèque, cliché Jean-Noël Sortant.

Après les années difficiles de la Révolution (dévaluation du papier monnaie), le Mont-de-Piété reprend vigueur avec l'important legs de 110 142 francs du chanoine Daburon de Mantelon en 1830, comprenant deux fermes. À la suite de ce legs, l'ordonnance royale du 25 décembre 1831 donne une confirmation officielle à l'institution en approuvant le règlement rédigé par les administrateurs, qui réaffirme le caractère essentiel du Mont-de-Piété angevin : le prêt sans intérêt (hormis le prélèvement de modiques frais de bureau). Ce règlement est toujours en vigueur actuellement.

Les prêts sont accordés pour six mois ou un an et limités à des sommes modestes (100 F en 1831, 5 000 F en 1998). L'évolution des dépôts traduit les changements du niveau de vie et des techniques. Au XIXe siècle, les gages-types étaient surtout le linge et l'argenterie ; à Paris, les montres (511 727 en 1891). Dans les années cinquante, on gageait sa machine à coudre, son fer à repasser ou son transistor. Ces dernières années, le Mont-de-Piété n'acceptait plus que les bijoux ou le matériel hi-fi.

Le Mont-de-Piété en 1999, rue Beaurepaire. Arch. mun. Angers, photothèque, cliché Jean-Noël Sortant.

Inventaire des objets déposés à Angers en 1893

  • Paquets de linge : 2 323 paquets pour 17 825 F
  • Couettes : 145 pour 1 671 F
  • Glaces : 21 pour 175 F
  • Parapuies : 18 pour 66 F
  • Fusils : 1 pour 15 F
  • Argenterie : 2 092 pièces pour 34 080 F
  • Pendules : 51 pour 676 F
  • Paquets d’effets : 420 pour 1 755 F
  • Matelas : 17 pour 117 F


Depuis le 1er janvier 1999, le Mont-de-Piété ne prête plus, mais reste ouvert jusqu'en décembre pour le retrait des objets gagés. La maison des Tourelles a été vendue à la ville en 1983, qui l'a cédée en 1989. Après de fructueuses études historique et archéologique, la restauration du bâtiment a été engagée en 1993.